Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

décembre 1989

Soigne ta gauche

Opaque, mais formidable époque ! Les temples staliniens s’écroulent [1].

Les coutures des vieux États craquent. La vigie élyséenne annonce « un temps sans équilibre ». Impossible de s’engager dans ce gros temps avec une volonté minimale, une identité aléatoire, une boussole qui doute de tout, sauf de son propre doute.

Pourtant, la gauche est en crise existentielle. Le Parti communiste voit s’écouler inexorablement sa substance, laissant à nu un secrétaire général fossile. Le Parti socialiste ose à peine s’en réjouir, sachant bien la double utilité de ce partenaire, comme appoint électoral ou comme faire-valoir.

Cette crise mène tout droit à la banqueroute de Dreux et à la prestation de Michel Rocard sur le mieux-disant répressif : « En 1988, nous avons refoulé soixante-six mille personnes, à quoi s’ajoutent une dizaine de milliers d’expulsions. Je m’attends qu’en 1989 les chiffres soient un peu plus forts [2]. » Ayant refusé de reconnaître le droit des immigrés à une pleine citoyenneté, la gauche termine lamentablement en votant à droite contre Le Pen ! Ayant reculé dès 1984 sur le terrain de la laïcité, il était logique qu’elle se prenne les pieds dans le voile islamique et laisse se lézarder le front antiraciste. Ayant choisi l’hymne aux gagnants, sans souci des perdants, elle se retrouve avec un angoissant « déficit social ».

« Céder un peu, c’est capituler beaucoup », disait la sagesse de 68.

« S’il est assurément démocratique, en quoi notre projet est-il encore socialiste ? » Ayant posé la bonne question, Laurent Fabius promettait la bonne réponse [3]. Depuis un an, ses conseillers sèchent sur la planche à « grand dessein ». Imaginaire déprimé. Panne d’utopie.

En quoi, en effet, un socialisme qui transige sur l’égalité des droits et s’incline devant la propriété est-il encore socialiste ? Justement inquiet de cet affaissement, Régis Debray invente un nouveau jeu de société [4]. Démocrate ou républicain ? Sommation binaire. Logique toujours suspecte du tiers exclu. L’alternative place la gauche, non sous le patronage de Jaurès, mais sous celui de Gambetta, Ferry et Clémenceau ; elle noie le poisson du politique dans le bain tiède de l’idéologie.

Clémenceau fut aussi énergiquement briseur de grève que républicain. La laïcité de Jules Ferry n’est jamais allée jusqu’à proclamer la séparation de la métaphysique positiviste et de l’État. Le civisme a aussi servi de ciment à toutes les unions sacrées. Pressés de choisir entre le singulier de la tribu et le particulier de la nation, préférons encore à ces deux avatars de l’esprit de clocher le vieil universel internationaliste.

Reniant ses racines révolutionnaires, cramponnées à l’État-nation, la République a perdu sa force propulsive. À moins de se charger d’un nouveau contenu, elle ne constituera en rien une digue face à la montée du racisme ou de l’intégrisme. Au mieux, un écran de fumée. Au pire, une réaction.

Nous vivons l’écroulement des mythes et des fétiches.

Pourquoi ne pas accepter de bon cœur ce moment du négatif, qui remplit la tâche, ingrate mais nécessaire, de nettoyer les poubelles saturées de l’histoire. Savoir ce qu’on refuse, ce sur quoi il n’y a ni compromis ni réconciliation possible, ce n’est déjà pas mal. Pourquoi se résigner au tragique de répétition ?

Ensuite, il faut réapprendre à rêver.

En politique, l’invention n’appartient pas
 aux fabricants de modèles ou de grands 
desseins. Elle monte d’en bas. Les murs 
s’écroulent. Les masques tombent. Un
 cycle historique s’achève, qui laisse bien
 des illusions perdues, mille questions 
ouvertes, quelques cuisantes et précieuses 
leçons. Des énergies, captives depuis un 
demi-siècle des camps et des blocs, se 
libèrent.

La faillite démontrée du stalinisme ne prouve pas la victoire du libéralisme. La déroute de la dictature bureaucratique ne légitime pas celle de l’argent. Le tiers-monde n’est pas un « raté » de la famille des riches, un « ailleurs » de la consommation occidentale, mais sa face cachée. La loi impitoyable du marché en matière d’environnement, d’alimentation et d’énergie serait tout simplement suicidaire pour l’humanité.

« Dans les cas douteux, écrivait Karl Kraus, on tranchera pour le vrai. »

Dans les époques troublées, on repartira des principes.

Il reste donc à imaginer une démocratie socialiste qui ne se confonde pas avec la social-démocratie. Debray réclame que « la politique gouverne l’économie ». Allons jusqu’au bout : que l’homme prime sur la marchandise, le besoin sur le profit, le choix démocratique sur la roulette de la concurrence.

Il reste à imaginer une nouvelle citoyenneté alliant liberté et égalité, réconciliant droits civiques et droits sociaux, reconnaissant enfin que le droit imprescriptible à l’existence prime sur le droit de propriété.

Il reste à imaginer un nouvel internationalisme, seul capable de tenir tête aux pulsions chauvines et xénophobes, fondées sur la solidarité et le respect mutuel, rebelle aux raisons d’État. À la question terroriste : « De quel camp êtes-vous ? », une seule réponse : « d’Auschwitz et de la Kolyma ! ».

Il reste à imaginer une Europe qui ne soit plus fendue en deux, qui parte non des commissions technocratiques mais de la libre détermination des producteurs et des peuples ; qui commence non par la circulation des capitaux mais par une déclaration des droits sociaux.

Il reste à imaginer une éthique politique qui ne s’indigne pas du pavillon de chasse d’Honecker et des privilèges bureaucratiques à l’Est, tout en s’accommodant à l’Ouest du salaire de Calvet et des privilèges encore plus insolents de l’exploitation et du pillage.

Il reste, face aux antinomies statiques
 de la démocratie et de la république, de la 
tolérance et de la laïcité, de l’État et de la 
société civile, à frayer cette troisième voie
 de l’espérance.

L’Événement du jeudi, 14 au 20 décembre 1989

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Notes

[1] François Mitterrand à Copenhague, Le Monde du 12 novembre 1989.

[2] Michel Rocard à « 7 sur 7 », 3 décembre 1989.

[3] Discours du 10 décembre 1988 au colloque de Socialisme et République.

[4] Régis Debray, Le Nouvel Observateur, 30 novembre 1989, « Démocrate ou républicain ».