Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

novembre 2005

Souches et racines

La nation fut naguère une idée neuve. Un élan vers l’universel, par-delà les clochers et les chapelles, les terroirs et les provinces. Une émancipation de l’enracinement immobile et des liens du sang. Cet esprit inspirait encore Gandhi : « Nous ne sommes pas Hindous, Parsis, Musulmans ou Juifs, nous sommes d’abord Indiens. » L’universalité des droits, proclamée par la Révolution française, s’inscrit dans ce mouvement. Elle dépasse le national, transgresse les frontières, élargit l’horizon, vise plus loin, malgré la contradiction entre l’ambition déclarée et les logiques de fermeture égoïste aussitôt à l’œuvre.

L’impuissance à construire aujourd’hui des sociétés politiques au-delà du national favorise la remontée généalogique aux sources de temps mythiques, une quête pathologique des origines, une revanche de la filiation sur la citoyenneté [1]. Lors des négociations israélo-palestiniennes sur le statut de Jérusalem, poussant cette logique jusqu’à l’absurde, on alla jusqu’à envisager un partage géologique vertical de la ville, une reconnaissance en somme d’un droit du sous-sol, attesté par des vestiges archéologiques.

On peut en sourire. Tristement. Mais l’invocation, désormais banale du « français de souche », alourdi d’enracinement barrésien, relève de la même fièvre des origines. Qui est « Français de souche » ? Quel arbre généalogique, et combien de quartiers, faudrait-il pour accéder à cette nouvelle noblesse ? Interrogé un jour sur ses racines, Brecht répondit de façon cinglante qu’il n’avait pas de racines, mais des jambes pour se déplacer. Il refusait ainsi l’immobilité végétale, l’enfoncement vertical de la souche. Il leur opposait les solidarités historiques horizontales.

Dans la concurrence déchaînée des communautés et des appartenances, l’égalité et l’universalité sont perdantes. Comme l’a implacablement démontré Simone de Beauvoir, lorsqu’une essence est présupposée à l’existence, lorsque cette existence est hypostasiée en substance, l’égalité est menacée. Elle l’est encore aujourd’hui par l’insupportable tendance à être cloué malgré soi, contre son gré, à des identités exclusives naturalisées. Raciales, nationales, ou confessionnelles, elles instituent un lien mystique qui étouffe les singularités et suffoque la raison critique.

Daniel Bensaïd, Fragments mécréants, novembre 2005

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Notes

[1] Voir François Noudelman, Pour en finir avec la généalogie, Paris, Léo Scheer, 2005.