Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

janvier 2000

Un certain sourire

L’émancipation sociale serait-elle donc, après les désastres du XXe siècle, vouée à l’oubli ? Doit-on se résigner à subir les effets de la mondialisation capitaliste, allégée à la sauce social-libérale ? Daniel Bensaïd conclut ce numéro spécial sur « Un certain sourire », celui du spectre qui en 1848 hantait l’Europe et dont les tenants de l’ordre libéral entendent effacer à jamais le rictus. Tant que les rapports de propriété capitaliste subsisteront-ils généreront exploitation et inégalité. Dès lors le droit à l’insurrection contre l’ordre établi reste à l’ordre du jour.

Il y a cent cinquante ans, un spectre hantait l’Europe. Ces dernières années, on le disait disparu. Il s’était seulement éclipsé. S’il existe un nouvel esprit du capitalisme, il doit bien exister aussi un nouvel esprit du communisme qui le suit comme son ombre. Dans sa fuite en avant et sa soif insatiable de profit, le capital fait marchandise de tout, de la terre et de l’eau, des corps et des organes, du savoir et de la santé. Il dévore les espaces et avale les territoires. La ronde macabre des marchandises s’accélère sans cesse. L’époque se grise de vitesse et de mobilité. L’heure est au portable et au nomade, au mobile et au flexible. « Tout ce qui était stable et solide part enfumée », disait Le Manifeste communiste. Et « tout ce qui était sacré est profané. »

La mondialisation impériale

Ce tourbillon est celui de la mondialisation. Pas de la mondialisation tout court, neutre et innocente, mais de la mondialisation marchande et impériale, qui creuse les inégalités, renforce les dominations de la puissance, concentre les richesses et les pouvoirs. Elle uniformise d’un côté et fragmente de l’autre. Le monde s’émiette à mesure qu’il s’unifie, dans la concurrence de tous contre tous, le sauve-qui-peut et le chacun-pour-soi des identités intolérantes. On entrevoit les conséquences désastreuses de ce que Jean-Claude Michéa appelle « un capitalisme absolu » et Michel Surya « un capitalisme sans dehors », gros de crises inédites.

Ce capitalisme radicalise la logique de la marchandise dont Marx avait entrevu les macabres conséquences. La critique du capital et de son (mauvais) esprit n’en est que plus actuelle. S’il est parvenu, au fil de ses métamorphoses, à faire preuve d’une extraordinaire vitalité et à réduire en fumée une forme primitive de communisme grossier, rien ne le prémunit contre les résurgences de la question communiste dans le siècle qui commence. Ce communisme nouveau surgit dans le mouvement réel de résistance à l’ordre des choses réellement existant, à ses injustices et à son désenchantement. Le fétichisme de la marchandise envahit tous les pores de la société planétaire. Le despotisme de marché s’étend sans partage. Comment imaginer que cette globalisation capitaliste puisse échapper à la globalisation de ses critiques ?

Le monde inégal et brutal de la mondialisation impériale est gros de barbaries inédites qu’il est encore temps de conjurer. Il est plus que jamais urgent de le changer. Ses nombreuses victimes n’ont que trop de raisons de s’en convaincre. Il leur est plus difficile de trouver le moyen de briser le cercle vicieux de l’exploitation et de l’oppression, d’échapper à la servitude involontaire des aliénations et du fétichisme, de trouver enfin une issue à la reproduction infernale de la domination.

Le capitalisme absolu

Le capitalisme absolu se caractérise par un dérèglement généralisé du rapport de l’humanité à la nature et des êtres humains entre eux. La crise du travail salarié (le chômage et l’exclusion) et la crise écologique sont ses deux manifestations les plus criantes. Elles expriment l’irrationalité croissante de la mesure marchande, ou de la loi de la valeur, qui jauge toute richesse sociale au temps de travail abstrait. Il était prévu que plus le travail serait socialisé, complexe, plus il incorporerait de connaissances accumulées au fil des générations, plus cette mesure deviendrait « misérable ». Nous y sommes : non dans une simple crise périodique de l’économie, mais dans une véritable crise de civilisation. Changer le monde, ce serait d’abord changer de mesure, rendre l’économie à la politique, choisir démocratiquement et consciemment l’humanité que nous entendons devenir. Or, qu’il s’agisse du temps de travail, des retraites, de la flexibilité, c’est toujours le marché et la valeur qui font la loi, plus que jamais même, en temps réel et à l’échelle planétaire.

Le sourire du spectre

Les spectres, c’est bien connu, n’ont pas d’âge. Ils n’en connaissent pas moins des métamorphoses. Aussi longtemps que le capital, à la différence de la pierre roule, grossit au fil de ses rotations et s’engraisse de plus-value, le fil rouge de la lutte des classes restera le fil conducteur pour démêler la pelote des appartenances et des conflits. Mais, à mesure que le capital pénètre tous les pores de la société, cette lutte se généralise. Le nouvel esprit du communiste est donc aussi un esprit écologiste et féministe : la femme est l’avenir du spectre – et réciproquement. Et il est, plus que jamais, un esprit internationaliste qui ne se contente plus de hanter l’Europe mais se mondialise aussi, à sa façon, pour hanter le monde.

Au pays des merveilles, Alice a surpris le sourire du chat. Certains prétendent avoir entendu des spectres ricaner, mais les a-t-on jamais vus sourire ? Il sourit pourtant étrangement sous son suaire, le spectre revenant et à venir. Un certain jour de juin 1848, rapporte Tocqueville
dans ses souvenirs, sa famille était réunie pour le souper dans son appartement cossu du
7e arrondissement Soudain, dans la douce quiétude du soir, retentit la canonnade tirée par la bourgeoisie sur les travailleurs en émeute. Une domestique qui sert la table et qui revient tout juste du faubourg-Saint-Antoine laisse échapper un léger sourire. Elle est congédiée sur le champ. « Le véritable spectre du communisme [commente Toni Negri] est peut-être dans ce sourire, celui qui effraya le tsar, le pape, et le seigneur de Tocqueville. »

Changer le monde

Il sourit doucement, le spectre. Car l’histoire n’est pas finie. L’éternité n’est pas de ce monde. Qui peut dire ce que seront les révolutions du nouveau siècle ? Qui peut prédire comment, dans le monde qui s’émiette à mesure qu’il se mondialise, les révolutions locales, nationales, ou régionales pourront transcroître en révolution mondialisée ? Qui peut prétendre dicter les modes de libération de l’humanité à venir ? Qui peut prévoir les oppressions anciennes ou nouvelles susceptibles de surgir des décombres de l’Ancien Monde ?

Et pourtant, elle creuse, « la vieille taupe ». La concentration sans précédent de la propriété et du pouvoir (leur confusion croissante), le partage inégalitaire du monde, la multiplication des aliénations en tous genres, exigent plus que jamais la subversion de l’ordre établi, la transformation radicale des rapports de propriété et de pouvoir, le dépérissement de l’État bureaucratique. Le doute porte moins sur l’impérieuse nécessité de changer le monde (de changer de logiciel), que sur les moyens d’y parvenir. À défaut de faire table rase du passé, et sans prétendre sauter à pieds joints par-dessus son époque, il s’agit donc de rester aux aguets et à l’affût de l’inédit qui peut surgir dans la déchirure de l’événement.

Rouge n° 1858, 13 janvier 2000

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