Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Un possible intempestif

Par Michael Löwy

Daniel Bensaïd, Le Spectacle, stade ultime du fétichisme de la marchandise. Marx, Marcuse, Debord, Lefebvre, Baudrillard, Nouvelles éditions Lignes, Paris 2011

Le dernier livre de Daniel Bensaïd est un projet qui remonte à 2004 et auquel il travaillait encore les mois qui précédèrent sa mort (12 janvier 2010). C’est un travail inachevé, mais d’une très grande richesse, ouvrant de nombreuses pistes de recherche. Comme l’observe René Schérer dans sa préface, son écriture est interrogative, pressée, ardente, comme emportée par l’urgence, dans l’inquiétude d’une mort tragiquement trop prochaine.

On pourrait dire que le fil conducteur est une esquisse de « généalogie du désespoir », une analyse critique des pensées qui semblent considérer – fût-ce pour le déplorer – que la domination du capitalisme n’a aucune limite.

Peut-on rompre avec cette domination par simple refus de la servitude volontaire (selon la classique définition d’Étienne de La Boétie) ? S’inspirant de l’ouvrage (« la Révolution ») d’un socialiste libertaire – méconnu – du début du siècle, Gustav Landauer, Daniel observe lucidement : on peut échapper à la servitude volontaire en chassant le tyran de sa tête, on ne peut briser l’assujettissement involontaire au despotisme impersonnel du capital que par la lutte de classes.

Tandis que Herbert Marcuse posait encore en 1964 la bonne question – « est-il encore possible de briser le cercle vicieux de la domination ? » –, Michel Foucault se situe sur un tout autre terrain (1979) : « Est-elle donc si désirable, cette révolution ? » La question de la « désirabilité » de la révolution chasse celle de sa nécessité (au sens de besoin irrépressible né de contradictions systémiques), une attitude qui révèle le désarroi politique et le désenchantement, résultat logique de l’investissement illusoire de l’espérance révolutionnaire dans ses avatars étatiques (URSS, Chine, etc.). Illusion qu’on retrouve, sous une autre forme, dans le soutien très peu critique du même Foucault à la révolution khomeyniste en Iran, prétendument nouveau paradigme révolutionnaire en rupture avec celui de 1789. Il ne s’agit pas, commente ironiquement Daniel, d’un dérapage, mais du test pratique d’une impasse théorique.

Il faut aussi dépasser les rêves d’un exode hors du système : la destruction de ce monde – celui du capital – ne peut être qu’immanente. Il faut s’installer dans la contradiction, la travailler de l’intérieur. Mais le refus du monde existant, et le désir d’un « autre monde possible » mis en avant par le mouvement altermondialiste reste utopique, en tant que « sens non pratique du possible » (définition d’Henri Lefebvre). J’avoue préférer la définition de Karl Mannheim : l’utopie est tout ensemble de représentations ayant une fonction subversive par rapport à l’état des choses existant. Il me semble aussi que le mouvement altermondialiste a un sens très pratique du possible, en formulant une série de revendications très concrètes : suppression de la dette des pays du tiers-monde, taxation des transactions financières, abolition des paradis fiscaux, etc.

On ne peut comprendre le pouvoir du capital sans analyser le fétichisme de la marchandise. Le grand mérite de Lukacs a été – avant Henri Lefebvre – d’étendre à la vie quotidienne la critique marxienne du fétichisme et de l’aliénation. Grâce au concept de réification (Versachlichung), en partant du Capital – les Manuscrits de 1844 n’étaient pas encore publiés – et de Max Weber, Lukacs dénonce, dans Histoire et Conscience de classe (1923), la dictature du calcul, jusqu’à « la mesure de la démesure et la quantification de l’inquantifiable » (ici c’est Bensaïd qui parle).

Cependant, tandis que Lukacs croyait – comme le montre encore Dialectique et Spontanéité, sa réponse aux critiques « orthodoxes » d’Histoire et Conscience de classe » – à l’actualité de la révolution et au rôle décisif du facteur subjectif, lors de l’instant de décision, plusieurs de ses disciples semblent adhérer à une vision beaucoup plus sombre, où l’aliénation et la domination absorbent toutes les alternatives historiques. C’est le cas, en partie du moins, d’Herbert Marcuse, qui regrette le déclin de « l’élément romantique » de la culture, « l’espace romantique de l’imagination », source du « grand refus » opposé au monde des affaires fondé sur le calcul et le profit. Je sais que Daniel se méfiait du romantisme – c’était un de nos sujets de discussion – mais il semble ici accepter, sans trop de réserves, l’argument de l’auteur de l’Homme unidimensionnel (1964). En tout cas, pour Marcuse, « la porte étroite reste entrouverte par où peut encore faire irruption un possible intempestif » – une formulation superbe, plutôt inspirée par Walter Benjamin que par Herbert Marcuse, qui résume bien la vision de l’histoire de Bensaïd.

Tandis que Marcuse cherche à l’extérieur du système, chez les exclus, les parias et les outsiders, le sujet possible d’un combat anti-systémique, Henri Lefebvre propose de camper au cœur de la contradiction pour la travailler de l’intérieur. Il avait compris que le seul moyen pour briser le cercle de la domination et déchirer le voile de l’idéologie c’est la praxis, les pratiques des opprimés ; c’est pourquoi à ses yeux « l’idée de révolution reste intacte ».

On retrouve le pessimisme de Marcuse dans les écrits de Guy Debord, chargés d’une sombre mélancolie : « Nous tournons en rond dans la nuit, dévorés par le feu » (titre d’un de ses plus beaux textes et films). Convaincu de « la défaite de l’ensemble du projet révolutionnaire » dès les années 1930, Debord dénonce dans le « spectacle intégré » l’élimination systématique de l’histoire et l’anéantissement de tout projet critique. Son grand mérite, selon Bensaïd, est d’avoir perçu la tentation du déterminisme scientifique comme la brèche dans la pensée de Marx par où a pu s’engouffrer « l’idéologisation du marxisme ».

Cette vision infernale de l’éternité marchande est poussée à l‘extrême par Baudrillard, Agamben, Surya, Holloway. Bensaïd oppose à cette « radicalité sans politique » la pensée stratégique, qui cherche une issue dans les pratiques, la crise, le parti. C’est le titre d’un dernier chapitre qu’il n’a pas eu le temps d’écrire…

Michael Löwy

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