Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

1992

René Dumont

Une Vie saisie par l’écologie

Le livre de Jean-Paul Besset [1] est une biographie intellectuelle comme on les aime, où l’homme fait corps avec ses idées et ses convictions. Un homme de ce siècle, au plein sens du terme, qui, de ses presque quatre-vingt-dix ans, en frôle les extrémités. Un personnage dans tous les sens du terme.

Sur les questions essentielles, Dumont a souvent eu raison avant la plupart des autres. Parfois seul contre tous. Besset l’établit sans complaisance ni flagornerie. Il ne s’agit pas en effet d’en tirer gloriole, mais plutôt de mesurer à cette aune humaine la vanité des idéologies et des discours officiels. Qu’il suffise de rappeler les titres médiatiques lorsque Kissinger annonçait en 1974, à la Conférence mondiale de l’alimentation que « dans dix ans plus d’enfant dans le monde n’aurait faim ». Dans dix ans ? Il y en aura bientôt vingt… Qui prenait alors au sérieux les sombres prophéties de Dumont selon lesquelles nous « allions à la famine » ?

Pourtant, un habitant du tiers-monde sur trois vit aujourd’hui en état permanent d’insécurité alimentaire. La faim s’est réinstallée comme une donnée structurelle. L’agriculture a été sacrifiée au modèle occidental d’industrialisation. La dégradation des sols, des eaux et des climats a atteint des proportions reconnues comme alarmantes. 40 % des terres africaines, 44 % des terres asiatiques, 27 % des terres sud-américaines connaissent une « perte de rendement ». Près de 20 % des terres cultivées de la planète sont en voie de stérilisation. Les ressources de la mer sont compromises. Plus du tiers de la production mondiale de graines est désormais destiné à la nourriture des animaux pour assurer la consommation en viande et en beurre des habitants du Nord…

Sur les traces de Dumont, dans un chapitre « d’inquiétude finale » dépourvu de tout pathos, Besset fait l’inventaire implacable du désastre où nous sommes rendus : selon les très officiels rapports de l’Onu, trente millions d’individus sont menacés de mourir de faim cette année.

Mais la lucidité n’est pas la voyance. C’est ce que Besset démontre sans jamais s’enliser dans l’abstraction du discours théorique ou technique. Le regard d’agronome globe-trotteur que porte Dumont sur la planète est chargé, dès avant l’explosion écologique, d’une écologie sociale spontanée dont il saisit à la source la logique inégalitaire : le sous-développement des uns prolonge l’aisance des autres. Ou encore, comme le disait H. Lefebvre (qui fut pour Dumont un adversaire de jeunesse), il existe une croissance sans développement. L’originalité de Dumont, celle qui fait de lui un outsider irréductible, à la fois fascinant d’impertinence et sans doute exaspérant, réside dans son rapport critique aux grandes réponses qui ont dominé le siècle.

Et d’abord aux tentatives d’économies planifiées. Certes il a vibré à l’annonce de la Révolution russe. Mais « tout ce qui a constitué l’histoire du socialisme au cours de ce siècle, les hommes aussi bien que les partis, les théories comme les expériences (à l’exception peut-être des premières années de la Révolution chinoise), a trouvé en face un Dumont immédiatement distant, méfiant, critique, voire violemment accusateur ». Ayant, dit-il, fait « son retour d’URSS » dès les massacres de Cronstadt, « je n’irai pas à l’enterrement du communisme, j’ai autre chose à faire ». C’est que Dumont n’est pas un rêveur bucolique. Plutôt un désillusionné radical. Traité d’agent de la CIA par le régime cubain dès 1967 pour avoir critiqué la réforme agraire, on le retrouve dubitatif à Managua dès 1981 : « C’est mal parti. Dommage, on pouvait espérer. » Car pour lui, il était clair très tôt que la question agraire n’était pas dissociable de la démocratie politique : « Un bon, un grand départ a été pris à Cuba, écrivait-il dès 1961 dans Terres vivantes. Mais le socialisme ne sera un meilleur mode de répartition que s’il est d’abord un meilleur outil de production. Pour le faire admettre, il faut que le peuple entier soit davantage comptable et responsable du destin national. La démocratie, c’est le moyen. »

Cette hypersensibilité critique ne l’a pas empêché, ainsi qu’il le rappelle, d’être contre la guerre d’Algérie avec Ben Bella, contre celle d’Indochine avec Ho Chi Minh, et contre Batista avec Castro. Signataire de l’appel des 121, cette signature lui a d’ailleurs valu d’être révoqué du Comité directeur de la recherche scientifique.

Bref, un franc-tireur et un emmerdeur salutaire.

Hors des modes technocratiques, il promène dans un siècle tout à l’euphorie productiviste un fil à plomb qui semble d’un autre âge : le jugement de la terre. Son regard de paysan file d’abord à ras du sol, nous répète Besset. Il faut croire que cette vision rasante n’est pas la plus mauvaise. Il n’est pas contre l’industrie. Il a même surpris certains intégristes en prenant partie pour le TGV dans la mesure où il remplacerait la voiture. Mais l’agriculture reste pour lui la « base industrialisante » de tout développement équilibré. Ainsi, dès 1962 dans L’Afrique noire est mal partie, prend-il à contre-pied la mode technocratique européenne des tracteurs et des engrais en plaidant la cause de la « révolution fourragère » : « Le système de la jachère est effectivement dépassé par la multiplication des besoins, mais les sols sont trop fragiles pour qu’ils produisent de manière intensive. Il faut donc transformer les champs en culture continue, en alternant cultures vivrières et fourragères afin que la couche arable ait le temps de rebâtir sa fertilité. En outre le fourrage permet de mieux nourrir le bétail, lequel fournira fumure pour les sols et énergie pour creuser les labours et transporter les récoltes. Ainsi aboutira-t-on à un meilleur rendement productif de la terre en même temps qu’à l’entretien de ses capacités. » Le passage à la mécanisation n’est pas pervers en soi, mais il se révèle souvent techniquement prématuré, économiquement erroné, écologiquement destructeur, et socialement déstabilisateur, suivant la formation sociale à laquelle il s’applique.

Dumont reste donc aussi méfiant devant les enthousiasmes néocoloniaux de la révolution verte que face aux prodiges du socialisme bureaucratique. Condamné, par tempérament sans doute autant que par conviction, à une marginalité politique, son pacifisme intégral lui tient lieu de boussole, non parfois sans contradictions. Antimilitariste dès sa douloureuse expérience de conscrit, il est encore fermement contre la guerre du Golfe et pour le désarmement intégral. Ses insolences et ses impertinences, la plupart savoureuses, sont inhérentes à cette position excentrée et parfois excentrique de provocation permanente. En 1974, il refuse de suivre Rocard dans le nouveau Parti socialiste : « Pour avoir Dumont, c’est plus cher que pour avoir Rocard : le prix c’est le tiers-monde » ; « je suis tellement socialiste que je n’ai pas adhéré au Parti socialiste ». Quinze ans plus tard, il claque la porte de Génération écologie. À propos de De Gaulle : « Un militaire, c’est tout dire ! » À propos d’Hernu : « Il a mieux réussi à militariser les socialistes qu’à socialiser les militaires. » En 1981, il se contente pour le deuxième tour d’appeler à voter « contre la politique africaine de la droite » sans prononcer le nom de Mitterrand. Au même Mitterrand qui croit le flatter en prétendant avoir lu tous ses livres, il répond : « C’est faux parce que ce n’est pas possible. » A la télé, il traite à juste titre Bruckner de « néocartiériste larmoyant ». En 1985, il va seul perturber un colloque de « Libertés sans frontières » au Sénat sous la présidence de Malhuret, Le Roy Ladurie, Revel…

Le grand tournant du saisissement écologique, aux dires de Dumont lui-même se situerait en 1974. Non en raison de sa campagne présidentielle. Mais parce qu’une idée-force qui cherchait son chemin à travers ses critiques précédentes des voies de développement, lui saute soudain au visage : « La terre n’est pas inépuisable, elle est au contraire en train de s’épuiser. » Cette prise de conscience résulte peut-être de la conjonction entre le mûrissement d’une conscience écologique (et de la recherche qui s’est développée tout au long des années soixante) et des premiers effets de la crise économique. Depuis 1950, la croissance de l’économie mondiale a été multipliée par cinq et la population mondiale est quatre fois plus nombreuse qu’à la fin du siècle dernier : « Le milieu naturel n’a jamais reçu un tel choc. » Dumont « tourne » donc, nous rapporte Besset. En 1973, il publie en effet L’Utopie ou la mort, considéré comme le premier grand manifeste écologique français.

Pourtant, au fil de la biographie et des œuvres, le tournant n’apparaît pas si brutal. Il s’agirait de l’aboutissement écosocialiste d’une démarche qui se systématise plutôt que d’une révélation. C’est d’ailleurs cet élément de continuité qui fait de Dumont, selon la formule de Besset, “le plus rouge des verts”. En tout cas un de ceux pour qui l’écologie ne conduit pas à un naturalisme réactif, dans la mesure où elle reste vitalement enracinée dans le social. Non d’ailleurs sans qu’il en résulte tensions et contradictions : « Proposer une hausse générale du niveau de vie, c’est oublier que ce niveau de vie résulte en partie du pillage du tiers-monde, du sous-paiement des ressources rares. Pour ma part je crois qu’il faut viser une hausse du niveau de vie limitée aux tranches les plus basses de revenus, aux 20 % de la population qui ne possèdent que 4 % du revenu national et poser comme objectif démocratique la diminution de la consommation du tiers le plus riche de la population française. » De même dénonce-t-il l’explosion démographique comme « la plus fidèle alliée du colonialisme », au point de se convertir au féminisme… par le biais de l’antinatalisme.

Partage des richesses, contrôle des naissances ?

Austérité consciemment consentie ?

Homme de terrain avide de solutions pratiques, Dumont se débat comme un diable sans s’embarrasser des doctrines. Les réponses ne sont pas nécessairement les bonnes. Mais les questions méritent toujours d’être prises au sérieux. Jean-Paul Besset les pose avec clarté, sachant nous faire partager sa sympathie communicative pour le bonhomme intraitable sans jamais tomber dans l’apologétique [2].

Rouge, 1992

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Notes

[1] Jean-Paul Besset, René Dumont, Une Vie saisie par l’écologie, Stock 1992, collection Au vif.

[2] Peut-être passe-t-il un peu vite sur les ingénuités de Dumont devant le grand bond chinois et l’industrialisation des communes agricoles, à moins que ce soit Dumont qui ait glissé pudiquement sur l’épisode.