Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Une lente impatience

Par Michael Löwy

Ce livre résulte du mélange impur, mais tout à fait fécond, entre une autobiographie militante et une habilitation à diriger des recherches en philosophie (censée résumer « le parcours scientifique du candidat »). Notre ami et camarade trace son itinéraire sans occulter les tâtonnements, les fausses pistes et les rebroussements. De Mai 68 au Forum social mondial de 2002, en passant par les combats de la gauche radicale en Amérique latine, et du marxisme volontariste de Lukacs au messianisme de Walter Benjamin – sans oublier Karl Marx, toujours au centre du débat – l’auteur décrit les moments forts de son cheminement militant et de ses recherches philosophiques.

Homme de parti – « le parti des fleurs et des rossignols », dit-il, citant une belle formule du poète Henri Heine –, Daniel Bensaïd est resté fidèle, au-delà des hauts et des bas de la lutte politique des dernières décennies, à un pari logique sur l’incertain, à la mémoire des combattants inconnus – comme ce militant noir, marxiste et révolutionnaire, Roberto MacLean, assassiné par les paramilitaires en Colombie le 11 juillet 1999, auquel il rend hommage – et à la cause du communisme, qui reste encore, « en dépit des infamies commises en son nom », le mot « le plus juste, le plus chargé de mémoire, le plus précis, le plus apte à nommer les enjeux historiques de l’époque ». Communisme qui n’est pas celui des orthodoxies, mais plutôt une hérésie, c’est-à-dire « une impatience qui remonte à celle d’Amos et des prophètes, avides de hâter la fin des temps ou la venue incertaine du Messie ».

On peut regretter que l’auteur passe trop vite sur Mai 68 – « on a fait une montagne de ce qui fut un pli ou une bosse sur une morne plaine » – mais les pages sur sa visite en Argentine en 1973 – « l’épisode le plus douloureux de ma vie militante » – et sur ses séjours au Brésil à partir de 1980 sont parmi les plus fortes et émouvantes du livre.

À noter un chapitre remarquable sur la question de la violence : après avoir examiné la « culture de la violence » induite par l’ère du capital et des conquêtes coloniales – avec la complicité de la social-démocratie – il s’interroge sur le danger de contamination des opprimés par la brutalité d’en haut : « ils ont fait de nous des barbares », s’écriait Babeuf devant les massacres de la République en Vendée. Revenant à l’amicale discussion entre Trotski et John Dewey sur la fin et les moyens, Bensaïd se demande si le philosophe états-unien n’avait pas raison dans sa critique à la tendance du révolutionnaire russe de transformer un moyen (la lutte de classes) en une fin qui permettrait de distinguer ce qui est ou non permis.

Au seuil des années quatre-vingt-dix on a voulu faire du capitaliste libéral l’horizon indépassable de tous les temps et célébrer l’éternité marchande : le soulèvement zapatiste de 1994, les grèves françaises de l’hiver 1995, la manifestation de Seattle en 1999 sont le signe d’une inflexion. Mais il ne faut pas croire que la globalisation du capital va entraîner automatiquement, mécaniquement une globalisation des solidarités.

Dans le chapitre « Fin et suites », notre ami plaide pour une politique mélancolique, une sorte de « marxisme pascalien » (c’est moi qui utilise cette expression) confronté à l’incertitude et à la nécessité inévitable – comme l’avait soutenu Lucien Goldmann – d’un pari raisonné : « Point de certitude ultime sur laquelle fonder le jugement. Nous sommes embarqués, disait le subtil Pascal. On n’échappe pas au dur devoir de décider. »

Si la structure du livre est un peu désordonnée, il n’est pas moins d’une extraordinaire richesse humaine et intellectuelle, et servi par la fibre littéraire de l’auteur, dont la conclusion en forme d’appel aux consciences est une splendide citation d’André Breton : « Assez d’indignités, assez de torpeurs, assez de couleuvres ! »

Michael Löwy
Rouge n° 2066 - 27 mai 2004

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