Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Une lente impatience

Par Jean-Claude Fages

D’emblée le dire. Ce nouveau livre de Daniel Bensaïd est passionnant. Il nous entraîne, au fil de ses chapitres, dans un monde où l’Histoire contemporaine et son histoire personnelle, de militant politique, de philosophe, se confondent. Le livre tient à la fois de l’essai philosophique et historique, genre dans lequel excelle Daniel Bensaïd, et du récit autobiographique « rester fidèle à ce que l’on fut ». Dirigeant parmi les membres fondateurs de la Ligue communiste en 1969, Daniel Bensaïd évoque ses quarante années de militantisme (« pour aimer et comprendre ce que nous avons fait et ce que nous voulons »). S’y mêlent engagement, action de terrain et cheminement théorique. Il s’agit aussi d’héritage politique, d’un engagement hérité de « passeurs insoumis et dont la génération est en train de s’éteindre » qu’il faut passer comme un relais entre générations.

L’histoire commence dans les années 1950 à Toulouse, route de Narbonne, aux Bar des Amis que tenaient ses parents (maman républicaine d’une famille où on chantait rouge et papa juif d’Oran, rescapé du camp de Drancy) et qui accueillait une clientèle de réfugiés espagnols, d’antifascistes italiens, d’ouvriers de l’Onia (future ex-AZF), de cheminots, de postiers. Il n’y avait pas que le bistrot qui était de couleur rouge vif puisque s’y réunissait la cellule communiste du quartier. Le communisme, Daniel Bensaïd y est tombé dedans comme il le dit lui-même, « à moins qu’il me soit tombé dessus ».

Entré dans la Jeunesse communiste (JC) après les ratonnades policières contre les Algériens en octobre 1961 et la manifestation de Charonne de février 1962, Daniel Bensaïd ne va pas tarder à entrer en contestation, quelques années plus tard, en compagnie d’autres oppositionnels de gauche de l’Union des étudiants communistes (UEC). C’était déjà l’opposition au stalinisme. Viendra ensuite la création de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) en 1967, puis l’Histoire va s’accélérer avec mai 1968, la création de la Ligue communiste et, le 21 juin 1973, la fameuse manifestation contre le meeting d’Ordre Nouveau à la Mutualité.

C’était une époque où Libération ne s’appelait pas encore Libéralisation et où, dès mars 1976, l’aventure exaltante, mais brève, du quotidien Rouge allait occuper l’activité militante des dirigeants de la Ligue et même engendrer, que ce soit pour la période de Rouge hebdo ou ensuite celle du quotidien, une vraie école de (futurs) journalistes. Daniel Bensaïd va prendre une grande part au travail internationaliste de la ligue et de la IVe Internationale, notamment dans le continent sud-américain. Argentine, Brésil, Mexique… sont des contrées où il va séjourner souvent et confronter les expériences militantes dans ces pays où les dictatures ont laissé des traces et, malheureusement, de nombreux camarades, militants révolutionnaires, tombés au combat. C’est une époque pas si lointaine où la lutte armée était de mise dans ce continent qui a vu naître ensuite le mouvement zapatiste de Marcos au Mexique et les forums sociaux de Porto Alegre, ville administrée par nos camarades de la tendance Démocratie socialiste du Parti des travailleurs.

Daniel Bensaïd accorde aussi quelques chapitres nourris de son livre à l’héritage vivant du marxisme et à son actualité, à la conception matérialiste de la question juive et à son positionnement de soutien au peuple palestinien « en tant que juif ». Une lente impatience fait le lien entre la pensée théorique et l’engagement militant, entre les combats d’hier et ceux d’aujourd’hui et ne renie rien, contrairement à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary. « Nous nous sommes parfois trompés, souvent peut-être, et sur bien des choses. Du moins, ne nous sommes-nous trompés ni de combats ni d’ennemis ». C’est aussi un livre sur les nombreuses et indéfectibles amitiés militantes, sur son amour pour Sophie, sa compagne. C’est enfin une écriture superbe, souvent poétique, un livre témoignage, comme un manifeste pour ceux qui sont à la Ligue ou ceux qui n’y sont pas encore.

Jean-Claude Fages
Le piment Rouge n° 51 - juin 2004

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