Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

mars 1998

Une prophétie politique encore à accomplir

République sociale avortée… Il y a cent cinquante ans apparaissait la figure dévoilée de cette révolution permanente qui n’a cessé, depuis, de hanter le monde.

De 1848, les manuels et la légende ne retiennent souvent que « le printemps des peuples », les noces équivoques de la révolution et de la nation. Mais 1848, c’est aussi, c’est surtout, peut-être, la figure dévoilée des révolutions futures : le passage, en quelques semaines, quelques mois à peine, de la révolution démocratique à la révolution sociale et à la contre-révolution sanglante de juin.

Dans cet affrontement, la nation se fend. Le peuple se fracture selon le conflit de classe. Il n’y aura plus désormais de communion populaire innocente. Entre les possédants et les possédés, les « avec » et les « sans », les riches et les pauvres, les lèvres de la blessure ne se refermeront jamais plus.

Cette lutte casse en deux l’histoire du monde.

Elle énonce une promesse d’émancipation toujours recommencée. Elle révèle le secret de la « révolution permanente », dont le spectre n’a cessé, depuis, de hanter le monde.

Cette cassure était prévisible. Elle était même annoncée.

Dès 1846, Michelet diagnostiquait le déclin précoce de la « classe gouvernante », une bourgeoisie qui est « moins encore une classe qu’un passage » et qui, déjà, « n’ose bouger », comme si elle « avait perdu le mouvement ». Un demi-siècle avait suffi, insistait-il, pour la voir « sortir du peuple » et « s’affaisser sur elle-même ».

À la veille de l’événement, rédigeant leur Manifeste communiste, Marx et Engels voyaient dans cette division de la société en deux grandes classes « diamétralement opposées », capital et travail, « bourgeois et prolétaires », le « caractère distinctif de notre époque ».

Cette opposition sans merci s’est aussitôt illustrée dans les terribles journées de juin 1848. De sa fenêtre du Quartier latin, le prudent Renan pouvait contempler la tuerie : « Les personnes d’ordre, ceux qu’on appelle les honnêtes gens, ne demandent que mitraille et fusillade. L’échafaud est abattu, on y substitue le massacre ; la classe bourgeoise a prouvé qu’elle était capable de tous les excès de notre première Terreur avec un degré de réflexion et d’égoïsme de plus. » Flaubert lui-même constatait le trouble de « la raison publique » devant le « fanatisme des intérêts » et la « fureur » des dominants.

De Versailles aux Corps francs, de l’opération Djakarta au coup d’État chilien, cette violence calculée et réfléchie a inspiré toutes les formes de la terreur blanche. À l’heure des comptabilités macabres, qui dira sa part dans la généalogie des crimes modernes, jusque dans les barbaries ressentimentales des victimes passées du côté des vainqueurs ?

En 1848, la révolution s’est imposée comme la formule algébrique du changement social et politique. Elle exprime alors ce que Kant appelait une « prophétie politique » ou « une attente réfléchie de l’avenir », qui tend les volontés vers un horizon libéré à atteindre. Elle s’inscrit dans une temporalité moderne de l’accélération et du perfectionnement, du progrès inéluctable et de la marche en avant. Cette représentation du monde devient problématique aujourd’hui, sous le choc des catastrophes du siècle finissant. L’idée de révolution remplit dès lors une fonction mythique, d’image indéterminée du futur désiré, à la manière dont la « grève générale » constitue pour Georges Sorel l’image symbolique de l’événement révolutionnaire à venir.

Au fur et à mesure des expériences, victorieuses ou défaites, l’idée de révolution s’est aussi chargée d’un contenu stratégique. Hier encore, les mouvements révolutionnaires discutaient passionnément de l’insurrection armée, de la guerre populaire, de la dualité de pouvoir. Cet horizon événementiel est à présent obscurci. Il y a à cela de nombreuses raisons. L’une est liée aux conséquences de la mondialisation. Depuis Bonaparte, la stratégie est parfois définie comme l’art de concentrer ses forces en un point à un moment donné. Qu’en est-il de cette concentration dans le remue-ménage du monde actuel ? Les États n’ont certes pas disparu. Les puissances de la propriété sont plus concentrées que jamais. Mais l’heure est aussi aux réseaux, au chevauchement des espaces, à la dissémination de la puissance.

Cent cinquante ans après, la « prophétie politique » de 1848 demeure à accomplir. Le temps est peut-être venu que la révolution, pour creuser ses nouvelles galeries, brise la coquille nationale dont elle a jusqu’à présent revêtu la forme.

Marianne, 23 février au 1er mars 1998

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