Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

mai 1972

Vietnam, le point de non-retour

Le blocus militaire de la République démocratique du Vietnam du Nord (RDVN), le minage d’Haiphong, le bluff et le chantage de Nixon ne pourront pas venir à bout d’un simple fait : avec l’offensive du printemps 1972, la révolution vietnamienne a franchi un point de non-retour.

Les principales villes du Sud-Vietnam ne sont pas encore investies, mais l’administration fantoche est démantelée, son armée en déroute. Les plans patients de pacification et de vietnamisation sont ainsi renversés. Les ordinateurs du Pentagone évaluaient l’aboutissement complet de la pacification aux alentours de 1982, en prolongeant les rythmes actuels. Ce que les ordinateurs ne pouvaient pas prévoir et enregistrer, c’est l’initiative, l’irréductible détermination du peuple vietnamien. Voilà donc une nouvelle donnée qui modifie bien des calculs. Et renvoie aux calendes la paix américaine mijotée par Nixon et ses conseillers.

Où puiser désormais les ressources humaines et morales pour remettre sur pied un régime fantoche quelque peu crédible ? L’entreprise paraîtrait dès à présent vouée à l’échec. C’est là la défaite politique, irrémédiable de Nixon et de l’impérialisme.

En désespoir de cause, peut-il envisager de rattraper cette défaite politique par une victoire militaire ? En étendant la guerre au Nord ? En y débarquant les troupes à peine retirées du Sud ? Cela reviendrait à démontrer mieux que jamais que le Vietnam est un et indivisible, soudé, fondu en un seul bloc par le feu dément d’un même adversaire. Et encore, l’efficacité ne serait-elle pas garantie. Dès maintenant, les spécialistes prennent les devants en annonçant que les effets d’un blocus militaire strict ne seront pas sensibles avant plusieurs semaines et que d’ici là bien des vagues révolutionnaires auront pu déferler sous les ponts de l’armée fantoche.

À armes inégales

Alors ? Alors resterait la fuite en avant d’un Pentagone en folie. L’utilisation de l’arme atomique tactique. Mais ce serait porter le conflit à une autre échelle. À une échelle où la protection des
60 000 GI’s restés sur le terrain, argument leitmotiv du discours de Nixon, cesserait d’être un alibi : un certain seuil de l’escalade suppose l’anéantissement indifférencié des ennemis et alliés de la veille, des missions diplomatiques… Autrement dit, un seuil où les coups du désespoir sont susceptibles de mettre en branle de nouvelles forces difficiles à prévoir et à maîtriser.

Le peuple vietnamien a fait une démonstration éclatante. Il a montré toute la différence entre un combat de boxe et la lutte révolutionnaire. Dans le combat de boxe, les protagonistes sont pesés à la même balance et sont censés peser le même poids. Au Vietnam, les États-Unis pesaient tout le poids de leur population, de leur empire, de leurs cerveaux payés à prix d’or, de leurs satellites, de leurs polices internationales, de leurs alliés et de leur complice. Le peuple vietnamien pesait ni plus ni moins que le poids de sa dignité maintes fois bafouée et reconquise, de sa détermination, de son organisation minutieuse, de ses armes ; et aussi le poids des ghettos noirs, des crises monétaires, de la solidarité internationale, des ramifications de la révolution mondiale.

L’impérialisme, par présomption, croit tout pouvoir apprécier à ses propres mesures, peser à ses propres balances. Il voit une compétition militaire, semblable à une compétition sportive et commerciale, là où il s’agit en fait de l’épaisseur d’une lutte de classe, de l’entêtement d’une guerre populaire. Le peuple vietnamien a créé ses propres mesures : celle de la patience du paysan en armes, de la femme en armes, des villages démontables, des écoles souterraines, des hôpitaux de campagne, de la nature même qui devient complice. Et, à ces mesures, il a taillé, pièce à pièce, sa victoire.

Le courage inépuisable de la révolution vietnamienne repose sur la confiance inébranlable en la légitimité de ses droits et de sa signification historique. En face, les régiments de GI’s mutinés, ou drogués, ou révoltés expriment la décadence d’un empire. Et les fantoches en déroute traduisent le renoncement déjà public de sa clientèle parasite.

Pour l’esprit étroit, routinier, borné, sorti des moules standards de la société capitaliste, la révolution indochinoise est un miracle permanent. Malgré le tonnage de bombes, le peuple vietnamien travaille ; malgré le napalm, les défoliants, il apprend, se soigne et construit ; malgré tout, il combat et passe à l’offensive. Le surgissement de colonnes blindées, de régiments entiers du FNL au milieu des forêts sans pistes, au bout de routes pilonnées, jaillies d’impensables tunnels et souterrains enchevêtrés, laisse les commentateurs sans réponse.

Ils ne comprennent pas que la supériorité des Vietnamiens est politique. Qu’à travers des décennies de lutte, ils ont forgé un homme nouveau, acharné à explorer ses propres richesses, à retourner sa propre imagination, pour trouver de nouvelles réponses à de nouveaux problèmes. Pour tirer le meilleur parti des choses, pour trouver chaque fois la faille dans la grande mécanique que lui oppose un impérialisme soucieux de réduire au maximum l’élément humain, trop suspect à ses yeux : parce que les hommes sur lesquels il règne ne sont plus sûrs, l’impérialisme doit faire confiance à des machines, à des automatismes fragiles, vulnérables, incapables dans leur rigidité de répondre à l’initiative permanente d’un peuple en lutte.

La mise et l’enjeu

Voilà la réalité profonde. Face à elle, la mauvaise foi de Nixon a peu de prises. Il peut s’obstiner à dénoncer, dès la première phrase de son discours, l’invasion du Sud par le Nord. On ne s’envahit pas soi-même : les envahisseurs sont les armées de Nixon, ses avions, ses navires, ses marionnettes galonnées. Nixon peut s’apitoyer sur le sort des réfugiés qui fuient l’invasion. Il ne peut dissimuler la véritable raison de leur fuite : la crainte des bombardements indifférenciés, aveugles, auxquels se livrent navires et bombardiers.

Si Nixon fait preuve de lucidité dans son discours, c’est lorsqu’il évalue l’importance du conflit : « Une défaite américaine au Vietnam encouragerait cette sorte d’agression dans le monde entier, une agression par laquelle de petites nations, armées par leurs grands alliés, pourraient être tentées d’attaquer la nation voisine selon leur gré. La paix mondiale serait gravement menacée. » Il ne s’agit ni de nation voisine, ni de paix mondiale, mais des droits de pillage et d’oppression établis de force par l’impérialisme. Pour le reste, il est vrai que la victoire vietnamienne serait une leçon d’insolence et d’audace révolutionnaires pour les peuples et les classes exploités.

Mais à vouloir écraser la révolution vietnamienne, Nixon court le risque de briser la coexistence pacifique établie avec les États ouvriers bureaucratisés et d’ouvrir ainsi la porte à l’ouragan révolutionnaire qu’il veut chasser par la fenêtre. Là gît la contradiction. D’où les précautions oratoires à l’égard de l’URSS qu’il respecte « en tant que grande puissance » et l’insistance sur les « relations nouvelles » décisives pour la « paix mondiale ».

Les Vietnamiens savent qu’ils tiennent la victoire politique. Sous couvert d’une escalade militaire, Nixon préserve dans sa déclaration la possibilité d’une négociation. Il ne parle plus du régime Thieu, il est prêt à fixer une date de retrait définitif des troupes, à la condition d’un cessez-le-feu contrôlé internationalement. Pham Van Dong disait naguère être prêt à dérouler le tapis rouge sous les pieds des Américains et à les couvrir de fleurs pourvu qu’ils partent ! Quels que soient les termes d’une négociation éventuelle, ils compteront moins désormais que le fait irrémédiable du laminage de l’armée et de l’administration fantoches.

Hors de quelle loi ?

Les Vietnamiens sont aussi conscients que les Américains de l’enjeu de leur lutte. Un responsable de la République démocratique du Vietnam du Nord commentait officieusement la déclaration de Nixon en soulignant qu’il s’agit d’un « ultimatum non seulement au peuple vietnamien, mais encore au camp socialiste et au monde entier ». La conséquence d’une telle appréciation est claire : c’est la riposte unitaire la plus large et la plus résolue possible, le front unique anti-impérialiste ! Nous nous y employons.

Pour sauver une paix qui semble le préoccuper verbalement d’autant plus qu’il s’enfonce davantage dans la guerre, Nixon parle de désarmer « les hors-la-loi internationaux du Vietnam du Nord ». Nixon parle au nom de sa loi, loi du profit, du pillage, de la rapine. Une loi que les révolutionnaires vietnamiens sont en train de mettre hors-la-loi. Nixon s’étonne de leur « forfanterie », s’indigne de leur « demande de reddition ».

À tort. L’assurance de la révolution vietnamienne tient à ce qu’elle parle au nom des milliards de travailleurs, d’ouvriers, de paysans, d’intellectuels qui rejettent

Rouge n° 157, 13 mai 1972
www.danielbensaid.org

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