Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

novembre 1969

Vietnam, leur manif et la nôtre

La bourde de Marcellin…

La rafle une surprise ? Pas tout à fait ; peu de militants ont été arrêtés dans leur lit [1]. La plupart avaient pris leurs précautions. Plus par routine que par conviction. Une erreur d’appréciation politique ? Voire : il faut savoir d’où vient l’erreur.

Certes, le gouvernement a bien compris que manifester pour le Vietnam ne constitue pas aujourd’hui une diversion, qu’au travers de ces manifestations les travailleurs pourraient reprendre confiance et surtout glaner quelques idées sur la façon de mener les luttes. Pour Marcellin, il était utile de donner un coup d’arrêt.

Mais tout est affaire de mesure : il fallait un coup d’arrêt qui ne soit pas une provocation. Frapper trop mollement et être inefficace, frapper trop fort et provoquer une riposte et une indignation de masse, tels étaient les écueils. Quand on organise une manifestation, on calcule l’attitude probable de la police en fonction des intérêts bien compris de la bourgeoisie, non en fonction des erreurs politiques de son gouvernement.

Car le « coup de Marcellin » apparaît bien a posteriori comme une bévue pour laquelle il se fait morigéner par l’ensemble de la bourgeoisie et de sa presse, Figaro et Aurore en tête. Quand on n’est même pas capable de protéger ses ministres en tournée, on ne se paie pas un tel luxe de bidules et de chaussures à clous.

Ce désaveu de l’opération par la bourgeoisie se manifeste dans le manque de conviction de la police elle-même. D’abord, comme l’enseignement, comme la sûreté, la police manque d’effectifs qualifiés. Pierre Frank a été interrogé par la brigade des mineurs, d’autres camarades par la Mondaine, d’autres par la PJ, peu ont vu les Renseignements généraux. Et tous ces gens-là, habitués aux truands, aux drogués, aux prostituées semblaient passablement désarçonnés en présence de militants politiques dignes et fermes. L’impression générale est qu’ils font leur besogne par routine, sans imagination, sans grand espoir de promotion, sans avoir l’impression de servir une « cause noble » (la nation ou la république). Ils servent seulement un régime intérimaire. Et dans ces conditions, on comprend que Marcellin ait du mal à constituer une police politique : intelligent, cynique et désintéressé (salaire médiocre), c’est bien trop de qualités pour faire un flic.

D’autre part, et indépendamment de leur état d’âme, ces messieurs du quai des Orfèvres ne semblaient pas convaincus du bien fondé de l’opération. Le ton général de leurs confidences était du genre : « La politique, c’est compliqué. Toutes les idées sont respectables Les régimes changent, la police reste. Si dans dix ans vous êtes au pouvoir, nous serions encore des serviteurs, etc. » Aucune profession de foi gaulliste ou pompidolienne, un grand scepticisme quant à l’avenir de la dynastie.

La déculotade du PCF

Voilà l’envers du décor de l’opération policière. Si elle n’était pas efficace politiquement, elle l’était assez techniquement pour démanteler les cortèges du PCF.

Jusqu’à présent, le PCF passait outre aux interdictions (1er mai 1968, venue de Nixon) et défilait en fonction d’un accord tacite avec la préfecture sur un parcours surveillé. Mais si la police s’obstine et fait respecter l’interdiction, le PCF maintient-il sa manifestation ?

D’abord, il n’y tient pas : devant le défi policier, la manifestation aurait une dynamique d’affrontement qui risquerait de faire école et de provoquer un durcissement de la lutte des classes. Ensuite, il ne le peut pas toujours : des manifestations dures nécessitent une organisation solide et combative, des cellules solides. La déliquescence organisationnelle du PC va en sens inverse.

Nous avions annoncé un compromis pourri, le PCF a fait pire. Son attitude confine à la collaboration avec la police. Le PCF a donné à ses militants quatre rendez-vous secondaires près des portes de Paris et il a laissé les inorganisés, les gauchistes et la trentaine d’organisations démocratiques s’engouffrer dans la gueule du loup aux Halles. Résultat : 2 700 arrestations annoncées, probablement le double en fait. Les spontex avaient réussi 700 arrestations à la gare de l’Est et à Belleville l’an passé ! Leur score est largement battu ! À ce prix, le PC a pu organiser des lambeaux de cortège loin du centre de Paris.

Est-il vrai de surcroît que le PCF a donné à la police la liste de ses militants arrêtés pour les faire sortir les premiers de Beaujon et de Vincennes ? C’est ce qui ressort des témoignages et cela semble confirmer le commentaire de l’Humanité dimanche  : « Sur l’intervention des élus communistes, certains arrêtés devaient être relâchés en début de soirée. » Certains ? Lesquels ? Pas les gauchistes qui ont été relâchés à 3 heures du matin en plein bois de Vincennes et à Beaujon, après avoir planté le drapeau rouge sur leurs cellules, arraché les cloisons, et fait brûler des guérites de flics pour se chauffer.

… Et les dindons de la farce

Quant aux autres « forces » politiques, elles ont joué le rôle de dindons. Le PSU avait cru le moment venu de tomber le masque gauchiste pour jouer les interlocuteurs adultes du PCF, en se rangeant parmi les trente-deux organisations démocratiques. Abandonnant ainsi toute action autonome, il est resté pris au piège du PC qui n’a pas daigné l’inviter à ses rendez-vous secondaires. Résultat : Rocard, peu habitué à ce genre d’exercice, déployant une banderole devant cent vingt manifestants pour les disperser aussitôt dans la confusion !

Les spontex, qui prétendaient que l’organisation entraînait le suivisme des masses derrière les chefs et étouffait leur initiative ont disparu dans la chaotique journée d’action du PCF. Et, à leur grande surprise, les actions de la Ligue ont eu lieu alors qu’une partie des dirigeants était arrêtée : comme quoi l’organisation bien comprise minimise le rôle des dirigeants et libère l’initiative de la base. Ce qui contredit la logique formelle mais confirme la dialectique. À condition de la comprendre, ce qui n’est pas le fort des spontex !

L’AJS [2] a collé, conformément à l’opportunisme de la ligne du front unique ouvrier, à l’initiative du PCF… pour finir à Beaujon. Quant aux militants de Lutte ouvrière… venus sur la pointe des pieds et à contrecœur à la manifestation de la Ligue pour défendre la révolution vietnamienne qu’ils qualifiant de bourgeoise, ils ont profité de toutes les difficultés et obstacles pour dénigrer la manifestation. L’incarnation du parasitisme ! Curieuse façon d’être unitaire et de soutenir la révolution vietnamienne…

Rouge, 22 novembre 1969
www.danielbensaid.org

Haut de page

Notes

[1] Le 15 novembre 1969, une manifestation d’importance s’était tenue à Washington contre l’intervention américaine au Vietnam.

[2] Alliance des jeunes pour le socialisme, courant trotskiste lambertiste.