Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

1988

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« Mon dieu en qui je ne crois toujours pas,
Accomplis une fois encore un miracle
Car il en est grand temps.
Ou, mieux encore, plusieurs miracles,
(Car un seul ne suffirait déjà plus),
Et viens en aide à ces infortunés intellectuels français
Pour qu’il devienne enfin à la mode chez eux
De ne plus courir après toutes les modes
intellectuelles.
Aide-les à vaincre cette verve stylistique
Qui les métamorphose en un clin d’œil
D’hérétiques, bons et nécessaires,
En misérables renégats.
Aide-les à ne pas s’aveugler
À l’éclat de leurs brillantes formules
Qui cache l’inanité du contenu.
Et fais en sorte qu’ils jouent si bien
les avocats du diable
Qu’il leur pousse des cornes et des sabots
fourchus,
Et une longue queue, mais seulement dans le dos.
Aide-les à admettre qu’aucun argument au monde,
Si habile soit-il, ne peut excuser le snobisme, l’arrogance, et le racisme,
Comme l’antisémitisme et l’anti-arabisme.
Et qu’aucune critique, si légitime soit-elle,
des âneries, des crimes, et des fautes de la gauche,
Ne peut, par une pirouette de l’imagination,
justifier leur ralliement à la réaction.
Car la voie dans laquelle marche
ou s’engage la droite
N’ouvre aucune perspective, ni pour la France,
ni pour le monde.
Aide-les à comprendre,
Même si Marchais leur bouche la vue,
Et aussi horrible que soit le fiasco
en Afghanistan,
Qu’il n’en est pas moins stupide de brailler
Afghanistan ou Goulag
Quand on parle du Nicaragua
Ou de l’Afrique du Sud,
Et de croire avoir accompli ainsi quelque chose.
Aide-les, mon Dieu, avant qu’il ne soit trop tard,
À comprendre que la plus élégante manière de lécher
le cul de Reagan ou de Weinberger
Ne saurait remplacer la recherche naïve
D’une voie susceptible de sauver les humains
Et de sauver le monde
 [1]. »
Erich Fried, 1988.

Affiche de Mai 68

Bien des intellectuels soixante-huitards ont en effet viré avec le vent.
Certains avaient cru en une révolution culturelle imaginaire, psalmodié le Petit livre rouge de son Grand Timonier, et ils s’étaient convaincus que le vent d’Est l’emportait durablement sur le vent d’Ouest. Ils avaient pris un règlement de compte bureaucratique par masses interposées pour un soulèvement anti-hiérarchique et antiautoritaire. Ils n’avaient que haine pour le sabre et mépris pour le goupillon. Et les voici chantant la gloire du sabre et les mérites du goupillon. Ils avaient rêvé d’espaces sans frontières, et ils en sont à défendre la grande muraille de la civilisation chrétienne, à célébrer les racines, la terre, et les morts.
D’autres, qui piaffèrent d’impatience devant les guichets de la société bloquée, ont vu leurs grandes espérances et leurs rêves de lauriers comblés par les victoires présidentielles de François Mitterrand. Le renouvellement des appareils d’État a libéré des postes à la mesure de leurs ambitions juvéniles frustrées. Ils sont entrés dans les carrières – politiques, académiques, financières, médiatiques – quand leurs aînés y étaient encore. Cette « promotion Mitterrand » gère aujourd’hui loyalement, le train-train libéral de la gauche bourgeoisante du centre.
« Céder un peu, c’est capituler beaucoup », prophétisait un slogan de 68.
Ils ont beaucoup cédé.
Et capitulé bien davantage.
Cette faillite intellectuelle et morale impose un devoir contraire d’irréconciliation. Elle incite, par (mauvais) esprit de contradiction, à continuer, à persévérer, malgré tout, dans la fidélité à l’événement où le peuple s’est prononcé.
Ce n’était vraiment qu’un début. Bien plus que ne l’imaginaient, sans doute, les voix anonymes qui l’ont alors proclamé.

Écrit en 1988 par Daniel Bensaïd et repris en clôture de 1968, fins et suite, paru
en 2008 aux éditions Lignes pour le quarantième anniversaire de Mai 68

© danielbensaid.org

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Notes

[1Erich Fried, 1921-1988, poète et essayiste juif, exilé en Angleterre après la mort de son père torturé par la Gestapo en 1938.