Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd, Philippe Corcuff

mai 2001

Contretemps, présentation de la revue

À contretemps, au carrefour des radicalités

« Certaines époques de la condition de l’homme subissent l’assaut glacé d’un mal qui prend appui sur les points les plus déshonorés de la nature humaine. Au centre de cet ouragan, le poète complétera par le refus de soi le sens de son message, puis se joindra au parti de ceux qui, ayant ôté à la souffrance son masque de légitimité, assurent le retour éternel de l’entêté portefaix, passeur de justice. » René Char, Seuls demeurent, 1938-1944

« De même que certaines fleurs tournent leur corolle vers le soleil, le passé, par un mystérieux héliotropisme, tend à se tourner vers le soleil qui est en train de se lever au ciel de l’histoire. » Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, 1940

On prétend qu’il faut vivre avec son temps. Il faut non moins savoir penser à contretemps, de manière intempestive ou inactuelle, « à rebrousse-poil » disait Walter Benjamin.

Avec son temps et à contretemps : ne s’agit-il pas d’inventer une politique du temps présent où la danse du virtuel l’emporte sur le piétinement du réel, où l’éclosion des « peut-être » brise le cercle de l’éternel retour ? La solitude éthique de l’homme sans dieu ne pourrait-elle s’apaiser dans une action politique refusant obstinément de croire à l’incroyable, c’est-à-dire à l’éternité de la marchandise et de la domination, cette « fin de l’Histoire » nous présentant le nouveau siècle comme l’entrée dans une hibernation intemporelle ? Pour cela, on doit sans doute repousser les voix des sirènes postmodernes, qu’il s’agisse des éloges en vogue de l’émiettement de la pensée et des luttes, dans un small is beautiful désarmant face aux avancées de « la globalisation » marchande, ou du scepticisme blasé d’anciens combattants revenus de tout sauf de leur ego. Mais on ne peut pas, non plus, retourner tel quel aux certitudes de la Modernité, ces concepts à majuscules (L’Humanité, la Raison, le Progrès, le Peuple, etc.) qui ont perdu de leur superbe dans les fracas du siècle qui vient de s’achever (le judéocide, le stalinisme, le colonialisme, l’impérialisme, le racisme, les catastrophes et les menaces écologiques, le triomphe de l’inégalité capitaliste sur la planète…).

On a besoin aujourd’hui de quelque chose comme des Lumières tamisées (qui ne sauraient se confondre avec le couvre-feu où tous les chats sont gris) à la recherche de formes alternatives de globalisation, dans la ferme certitude de l’incertitude, et donc du risque, de l’erreur et du provisoire inclus dans tout pari. Des Lumières mélancoliques, qui n’opposent pas la tradition (des cultures enfouies des opprimés et des pensées critiques marginalisées) à l’horizon d’un avenir radicalement autre. Car pour résister à l’air du temps et tenter d’ouvrir un nouveau chemin, il vaut mieux être lesté d’un passé qui reste à advenir. Comment, sans le recours à une telle mélancolie active et radicale, trouver les ressources d’un décalage nécessaire avec les évidences aveuglantes et aveuglées des « z’élites » ? L’aventure politique, comme l’aventure esthétique et l’aventure amoureuse, nourrie du souvenir d’instants d’éternité, d’événements impromptus et inoubliables, mais aussi d’un sens du tragique (la Barbarie peut gagner, la tristesse peut être au rendez-vous), nous lance dans l’avenir comme un coup de dés. De tels paris n’ont-ils pas plus de souffle que les habitudes paresseuses et les pensées étriquées des univers académiques comme des organisations traditionnelles de la gauche gestionnaire ?

Avec son temps et à contretemps : ce double défi perturbe donc nos visions trop bien rangées du monde en cases étanches, celles du passé et de l’avenir, de la tradition et de l’émancipation, comme on vient de le voir, mais celles également du réel, du possible et de l’impossible. « Soyons réalistes, demandons l’impossible » : ce slogan de mai 1968, débarrassé de certaines illusions gauchistes, pourrait incarner un nouveau réalisme. à mille lieues du sens étriqué de la réalité avec lequel technocrates (de droite et de gauche) et marchés nous bassinent depuis trop longtemps, à coup de « réalité unique » et de « seule politique possible » (la fameuse Tina chère à Margaret Thatcher, dont la gauche sociale-libérale a fini par faire son propre credo : There Is No Alternative). La quête de l’impossible n’est-elle pas susceptible d’ouvrir, déjà dans nos têtes, l’espace des possibles ? « Une utopie consciente qui, loin de redouter la réalité, la traite simplement comme une tâche et une invention perpétuelles » a écrit Robert Musil dans L’Homme sans qualités. Le réel de tels utopistes pragmatiques, à l’opposé du réel des « réalistes » bornés, est gorgé de potentialités. Comment faire germer ces virtualités sans viser un « tout autrement », aux limites et à la gauche du possible ?

Un conservateur en politique comme le grand sociologue Max Weber n’hésitait pas à noter dans Le Savant et le Politique qu’« il est parfaitement exact de dire, et toute l’expérience historique le confirme, que l’on n’aurait jamais pu atteindre le possible si dans le monde on ne s’était pas toujours et sans cesse attaqué à l’impossible ».

Qui dans la gauche « plurielle » de gouvernement (MDC, communistes et Verts compris) oserait écrire cela aujourd’hui ? Et ce ne sont guère les soixante-huitards repentis, revenus de tout, bedaines satisfaites, occupant les tréteaux publics par leurs bavardages assourdissants, qui apporteront quelques graines d’imagination dans ce vide intellectuel. Le néoconservatisme n’a-t-il pas enseveli peu à peu la gauche bien-pensante, même quand elle exhibe des atours « nouveaux » et « critiques », comme les nouveaux venus de l’écologie politique ? Prendre du champ vis-à-vis des pensées (ou le plus souvent des automatismes) d’institution, se revivifier à l’énergie brouillonne et tâtonnante des mouvements sociaux, se confronter à la variété des pensées critiques, lestés par une série de repères puisés dans l’histoire de la gauche et du mouvement ouvrier : voilà vraisemblablement un contretemps salutaire pour revenir, avec un regard neuf et radical, sur la question – combien importante ! – de la transformation des institutions. C’est une des ambitions principales de cette nouvelle revue, à la gauche du possible.

Cette ambition, rétive à l’air du temps du néocapitalisme flexible, pourrait rencontrer un contre-air du temps qui fait son chemin, des grèves de l’hiver 1995 aux manifestations Seattle, en passant par la solidarité avec les sans-papiers, le mouvement des chômeurs ou les combats des femmes. Car des courants de radicalité critique ont de nouveau émergé, aussi bien dans les mouvements sociaux, dans des expériences alternatives ou dans une recherche universitaire non-conformiste. De nouveaux pôles de réflexion ont vu le jour : la fondation Copernic, Attac, Raisons d’agir, la revue Mouvements, Espaces Marx, les congrès organisés par Actuel Marx, etc. De Rosetta à Ressources humaines, en passant par Nadia et les hippopotames, le cinéma social a trouvé un nouveau souffle. Des réseaux syndicaux et associatifs renouvelés tissent une toile de résistances qui s’entrecroisent et se globalisent. Pourtant, ces traditions renaissantes et ces courants émergents se contentent trop souvent de coexister ou de cohabiter civilement, sans véritable discussion, comme si les excès polémiques des années 1970 faisaient craindre la franchise du débat. C’est pourquoi, au moment où les luttes contre la mondialisation marchande arrivent à un tournant, où les refus cherchent à déboucher sur des réponses, comme en témoigne la récente initiative de Porto Alegre, Contretemps se propose d’être un lieu d’échanges et de débats. Certes, nous ne venons pas de nulle part et nous ne sommes pas situés n’importe où sur l’échiquier intellectuel et politique. S’il ne s’agit pas de faire une revue d’organisation, l’équipe animatrice de la revue est initialement composée essentiellement de militants de la Ligue communiste révolutionnaire, majoritairement de tradition marxiste. Mais cette nouvelle expérience inclut aussi une génération plus jeune aux références théoriques davantage diversifiées (pas seulement Marx, mais également la tradition libertaire, l’écologie politique, le féminisme, des œuvres sociologiques, des philosophies critiques). Ce noyau initial veillera à s’élargir à d’autres radicalités sociales et intellectuelles, dans le souci d’une rencontre à un quadruple niveau :

– rencontre entre des pensées critiques de cultures et de traditions différentes ;
– rencontre entre des milieux militants et des recherches universitaires ;
– rencontre entre des générations formées dans des contextes politiques et intellectuels différents ;
– rencontre avec des travaux étrangers inconnus ou méconnus en France.

Ni table rase, donc ; ni dédain blasé du déjà-vu.

Une première journée d’études s’est tenue en octobre 2000 sur les rapports entre les marxismes et les sociologies critiques. Elle a permis d’engager un dialogue fécond entre des philosophes, sociologues, ou scientifiques se réclamant d’une référence marxiste ou marxienne ouverte (Mateo Alaluf, Daniel Bensaïd, Samuel Johsua, Pierre Rolle, Jean-Marie Vincent) et des sociologues, ou historiens, s’inscrivant dans les nouvelles sciences sociales critiques (Stéphane Beaud, Philippe Corcuff, Bernard Lahire, Gérard Mauger, Dominique Pestre, Michel Pialoux). Ces derniers ont fréquemment été influencés, à des titres divers, par les travaux majeurs de Pierre Bourdieu, qui ont occupé une place importante dans les débats. Ce premier numéro de Contretemps est essentiellement constitué du dossier des contributions à ce colloque. Il permet, tout d’abord, de mieux cerner les points d’appui que les critiques sociologiques contemporaines trouvent chez Marx. Mais il offre aussi de riches matériaux pour une critique réciproque des limitations des marxismes et des sociologies critiques, les unes par les autres, les unes par rapport aux autres. Enfin, il ouvre l’interrogation sur les risques relativistes actifs dans les pensées postmodernes et sur l’importance, face à cela, de repenser un nouvel universalisme, qui ne soit pas le masque d’oppressions.

Le numéro 2, à paraître à l’automne, portera sur « Dominations impériales et mondialisation marchande ». Sujet d’actualité après Porto Alegre ou la parution récente du livre de Toni Negri et Michael Hardt, Empire. D’autres thèmes sont envisagés pour les numéros suivants : « Écologie politique et expertise », « La politique démocratique en questions », « Féminisme, genres, identités et communautés », « Les sociétés d’Europe de l’Est, entre gestion bureaucratique et économie marchande », ou encore « Marxistes et libertaires », « De l’utilité et des limites du concept de totalitarisme », « Appropriation sociale, patrimoine de l’humanité et droit de propriété intellectuelle ». Il s’agit donc de numéros principalement thématiques, basés sur la tenue de colloques ou de séminaires. Outre le dossier, chaque livraison comportera une rubrique « Lu d’ailleurs », rendant compte de livres importants parus à l’étranger et non disponibles en français, ou traduisant des textes repris de revues internationales. Les difficultés de l’édition française comparées à la puissance universitaire et éditoriale anglophones, la parcimonie malthusienne des traductions (quels textes disponibles en français de Fredric Jameson, Alex Callinicos, David Harvey, Slavoj Zizek, Judith Butler, Norman Geras, Terry Eagleton, Robert Brenner Ellen Meiskins Wood, Roy Bashkar, Gerald Cohen, Marshall Berman, et tant d’autres ?) soulignent un risque de provincialisation hexagonale et de subordination culturelle, alors qu’existe, en Angleterre et aux États-Unis, une floraison de revues de qualité comme la New Left Review, la Monthly Review, Historical Materialism, Socialist Register, Radical Philosophy, Science and Society, Capital and Class, etc.

Enfin, nous pourrons nous faire l’écho de débats en cours dans les mouvements sociaux et la gauche radicale, sous une forme moins développée qu’un dossier.

D’Alain Minc à Pierre Rosanvallon, de BHL à Philippe Sollers, la béchamel de l’à-pensée qui a pignon sur rue dans la gauche de salons peut bien continuer d’ânonner sa résignation à l’ordre du monde, contribuant à paralyser tout à la fois l’action politique et le travail intellectuel. Contretemps fait le pari inverse : lutter et réfléchir peuvent aller de pair.

Contretemps n° 1, mai 2001

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