Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd, Philippe Corcuff

septembre 2004

« Contretemps » élargie, pour une nouvelle gauche radicale

Contretemps est née en mai 2001, « au carrefour des radicalités » disions-nous. Une nouvelle gauche radicale commençait à percer la vieille croûte de la (non-) politique dominante du marché, de la technocratie et du cynisme politicien. Le mouvement ouvrier classique reprenait des couleurs depuis les grèves de l’hiver 1995. De nouveaux mouvements sociaux se déployaient (sans-papiers, Droit au logement, mouvements de chômeurs, Act-Up, etc.). De Seattle à Porto Alegre, la galaxie altermondialiste défiait, aux quatre coins du globe, les Puissants de ce monde d’argent triomphant et de guerres. Sur le terrain électoral, ce que l’on a coutume d’appeler « l’extrême gauche » inquiétait une gauche du centre, plus attentive à ses dividendes électoraux qu’à l’avenir de la cité et de la planète.

Un carrefour de radicalités

Se voulant un accompagnement intellectuel à ce processus de radicalisation sociale et politique, Contretemps s’est présentée dès le départ comme un lieu d’élaborations plurielles et d’échanges sur un quadruple plan :

– une rencontre entre des pensées critiques de cultures et de traditions différentes (notamment entre des marxistes non dogmatiques et des sociologues critiques inspirés du travail de Pierre Bourdieu) ;
– une rencontre entre des courants militants et des recherches universitaires ;

– une rencontre entre des générations formées dans des contextes intellectuels différents ;
– une rencontre avec des travaux étrangers inconnus ou méconnus en France.

En un peu plus de trois ans et dix numéros, ce pari ambitieux a commencé à s’inscrire sur le papier. On y a mis en parallèle Marx et Bourdieu (avec Gérard Mauger, Stéphane Beaud et Michel Pialoux ou Bernard Lahire), les théoriciens critiques de l’heure y ont été discutés et publiés (le sous-commandant Marcos, Michael Hardt et Antonio Negri, John Holloway, Alex Callinicos, Étienne Balibar, Jean-Marie Vincent, Daniel Colson, François Chesnais, Jean-Marie Harribey, Yves Salesse, etc.), les questions de l’écologie politique, du renouveau de la pensée libertaire ou des menaces de l’extrême droite ont été défrichées.

Un comité de rédaction ouvert à de nouvelles sensibilités

Ces débats initiés par Contretemps ont toujours été conçus comme pluralistes du point de vue des positionnements politiques et intellectuels de leurs protagonistes. Toutefois, jusqu’à présent, la revue était principalement animée par des membres de la Ligue Communiste Révolutionnaire, se reconnaissant dans la tradition marxiste (Gilbert Achcar, Christophe Aguiton, Antoine Artous, Daniel Bensaïd, Janette Habel, Michel Husson, Samuel Johsua, Michaël Löwy, Catherine Samary, Josette Trat, Enzo Traverso, etc.) ou dans une filiation sociologique critique (Philippe Corcuff, Claire Le Strat, Lilian Mathieu, Willy Pelletier et Patrick Simon). De nouveaux membres nous ont rejoints en chemin, comme la politiste Sophie Béroud ou l’éditeur Philippe Pignarre. Mais, avec ce
onzième numéro, le comité de rédaction s’élargit de manière plus systématique à douze nouvelles personnes (la syndicaliste Hélène Adam, la juriste Véronique Champeil-Desplat, le militant altermondialiste tunisien Sadri Khiari, le spécialiste de Marx Eustache Kouvélakis, la philosophe Sandra Laugier, le journaliste écolo-libertaire Stéphane Lavignotte, les sociologues Alain Maillard et Ivan Sainsaulieu, le chercheur en littérature moderne et contemporaine Philippe Mesnard, les politistes Violaine Roussel et Sabine Rozier, l’historienne de la Révolution française Sophie Wahnich). Et, trait significatif, la plupart d’entre eux ne militent pas à la LCR ; la majorité ne se reconnaissant d’ailleurs pas dans les outils marxistes. La radicalité politique et intellectuelle incarnée par Contretemps s’efforcera de s’énoncer de manière plus radicalement pluraliste encore, dans les références intellectuelles prises en compte. C’est dans cette perspective que ce onzième numéro propose d’évaluer les enjeux intellectuels de la nouvelle gauche radicale émergente.

Un contexte passionnant et difficile

La possibilité même d’une nouvelle gauche radicale constitue un pari ardu, d’autant que le contexte s’est quelque peu déplacé. Le mouvement altermondialiste s’est consolidé et élargi. La « pensée unique » néolibérale ne règne plus sans partage, ses évidences se sont effritées, d’autres voix se font entendre. La traduction politique de la radicalité sociale reste pourtant en suspens. En France, « l’extrême gauche » s’est révélée fragile sur le plan électoral. L’hégémonie sociale-libérale incarnée par le PS connaît une nouvelle embellie dans les urnes, malgré le discrédit que sa politique avait connu il y a encore peu. L’extrême droite est toujours en embuscade de probables désillusions. Sur le plan international des nuages s’amoncellent. La politique impériale américaine est devenue plus agressive depuis le 11 septembre 2001. Face à elle, des dérèglements ethnicistes et religieux se propagent dangereusement.

La politique se fait au jour le jour, « à vue de présent » écrivait Maurice Merleau-Ponty dans Les Aventures de la dialectique (1955), au travers de contradictions, face à des circonstances, que nous n’avons pas voulues. Il n’est pas question pour Contretemps de se détacher de cet ancrage concret et vivant de la politique pour se réfugier dans « le ciel pur des idées », comme tendent à nous y engager les logiques académiques ou des politiques de l’absolu incapables d’affronter les relativités du temps. Mais demeure l’exigence, proprement intellectuelle, de refonder une boussole pour nous aider à nous orienter sur les mers houleuses des luttes sociales et politiques. L’agitation électoraliste de la gauche officielle, les yeux rivés sur les sondages et le médiocre court terme des « luttes des places », se révèle inapte à prendre en charge cette exigence de moyen terme. Et pourtant ! Les barbaries staliniennes ont marqué définitivement leur impasse avec la chute du mur de Berlin en 1989. La social-démocratie européenne s’est enlisée dans le social-libéralisme, en participant au démontage de l’État social qu’elle avait souvent géré dans l’après Seconde Guerre mondiale. L’écologie politique, dotée de potentialités alternatives, a du mal à émerger comme nouvelle force émancipatrice, dans la priorité accordée aux arrangements politiciens par rapport à l’élaboration d’un projet de société.

L’enjeu est bien, cependant, la renaissance d’une politique d’émancipation pour le XXIe siècle. On peut considérer que « le socialisme », débarrassé de ses multiples scories totalitaires et platement gestionnaires, constitue encore l’horizon d’une telle émancipation. Ou on peut faire l’hypothèse qu’un éventuel avenir émancipé sera nécessairement « post-socialiste », dans les réponses données à de nouveaux défis. Cela participe de notre débat, pluraliste et contradictoire. Mais une boussole renouvelée pour la gauche radicale, au carrefour des marxismes hétérodoxes, des sciences sociales critiques, des nouvelles interrogations philosophiques et d’une inspiration libertaire, doit s’adosser à cet enjeu de civilisation.

Un pluralisme sans confusion

Qui dit pluralisme ne dit pas obligatoirement confusion et éclectisme. Dans l’espace de ceux qui se réclament de la gauche radicale, Contretemps occupe une position singulière. L’exigence radicale de prendre les choses « à la racine » comme notre connexion aux luttes politiques concrètes nous conduisent à refuser certaines des voies aujourd’hui pratiquées :

– nous nous défions de l’humeur « anarcho-syndicaliste » active dans les mouvements sociaux – pour des raisons fort compréhensibles de désenchantements successifs vis-à-vis des forces politiques traditionnelles –, car elle fait l’impasse sur le rôle des partis comme sur le rapport à l’État, dans une logique trop exclusive d’« anti-pouvoir » ou de « contre-pouvoir » ;

– nous ne pensons pas que le rattachement de l’esquisse de gauche radicale à une ex (ou future) – « gauche plurielle », toujours sous hégémonie sociale-libérale, puisse être autre chose qu’un supplément d’âme pour la seconde et un baiser mortel pour la première.

Mais nous voulons continuer à dialoguer avec ces différents points de vue, car personne ne possède les clefs d’un avenir autre et parce que le débat rationnellement argumenté demeure le meilleur moyen d’opérer des démarcations provisoires entre courants intellectuels et politiques, dans la tradition d’un rationalisme critique.

Il est urgent de changer radicalement la société.

Il est urgent de redéfinir les cadres intellectuels et politiques de la gauche du XXIe siècle.
Il est urgent d’apprendre la patience.

À contretemps.

Contretemps n° 11, septembre 2004

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