Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Heureusement, Bensaïd…

Par Denis Sieffert

Daniel Bensaïd, Les Trotskismes, Puf, collection « Que sais-je ? »

Frédéric Charpier, Histoire de l’extrême gauche trotskiste, Éditions 1

Christophe Nick, Les Trotskistes, Fayard

Les révélations sur le passé trotskiste de Lionel Jospin ont suscité des vocations d’historiens. Mais gare aux imposteurs.

Il en va du trotskisme comme de tout objet historique. On peut l’envisager par le haut. Et c’est une passionnante aventure politique qui traverse le siècle, avec ses héros et ses drames, ses figures de roman, sa quête tragique et vaine de justice sociale, son interrogation lancinante sur le pourquoi de l’échec et, à l’heure du bilan, sur l’estimation du legs. On peut aussi, hélas, apercevoir cette épopée d’en bas, de très bas, même. Le récit alors ne s’inscrit plus dans aucune Histoire. Il n’est qu’une succession d’anecdotes, pour ne pas dire de ragots, une geste absurde, incarnée par des personnages réduits à l’état de pantins. Dans le premier cas, vous avez le petit ouvrage dense et fécond de Daniel Bensaïd, et un cran en dessous dans l’ambition, mais suivant une trame narrative simple, appliquée, sérieuse, vous avez aussi le livre de Frédéric Charpier. On y pointe bien quelques imprécisions ici ou là, mais rien qui délégitime l’ensemble. Dans le deuxième cas, vous avez le gros livre bouffi de Christophe Nick, festival d’erreurs et d’approximations. Les ficelles y sont apparentes. Tel lui a ouvert ses cahiers de notes, tel autre a puisé dans ses souvenirs incertains devant un magnétophone et un café. Et le tout donne cet assemblage où chacun se pousse du col pour être sur le devant de la photo. D’où ce résultat paradoxal : un assaut de détails non vérifiés, reproduits, sans sélection ni perspectives, dans l’unique but de crédibiliser une somme privée de sens. Le diable est dans les détails, mais les débats d’idées, qui ne comptent pourtant pas pour rien dans l’histoire de ces mouvements, sont dramatiquement absents. Un livre orphelin de son auteur.

Sauf à vouloir regarder les trotskistes comme d’éternels chicaniers, il faut donc d’abord leur rendre leur histoire. C’est ce que fait Daniel Bensaïd. Il replace dans sa réalité la théorie fondatrice de la révolution permanente si souvent ridiculisée par sa vulgate (dont Nick, évidemment, offre un exemple caricatural). Il rend son contenu à l’affrontement entre Staline et Trotski, le second estimant contre le premier que « la révolution socialiste ne peut être achevée dans les limites nationales ». Il souligne que l’auteur de la Révolution permanente défendait un marxisme qui considérait « l’économie mondiale non comme une somme des parties nationales mais comme une puissante réalité, créée par la division internationale du travail et par le marché mondial ». Une prescience de la mondialisation en quelque sorte. Les trotskistes seront évidemment les premières victimes politiques du totalitarisme stalinien en place dans toute son effroyable réalité à partir de 1930. Bensaïd rappelle des épisodes peu connus de mouvements de résistance organisés dans les camps comme cette grève de la faim de 132 jours dans le camp de Vorkouta, fin 1936, début 1937.

La suite de l’histoire n’est pas dépourvue d’héroïsmes non plus. Mais, après l’assassinat de Trotski en 1940, elle est marquée du sceau de la division. La guerre, écrit Bensaïd, c’est pour les trotskistes une « rupture de continuité générationnelle ». Voici venu le temps des « tribus dispersées » et des scissions. On peut tourner en dérision les débats de l’époque et les excommunications qui s’ensuivent. Le mérite de Bensaïd est de ne jamais rompre le fil des idées. Il est moins à l’aise dans la dernière partie, la plus récente, où l’historien et le philosophe politique le disputent au militant directement impliqué (ce qu’il a l’honnêteté d’annoncer). Il a bien du mal à présenter sous une forme non caricaturale le point de vue qui n’est pas le sien. Notamment dans l’engagement de certains courants dans la lutte armée en Amérique latine au cours des années soixante et soixante-dix. D’où une difficulté à tirer un vrai bilan. Sans parler des leçons plus générales du léninisme, de la conception bolchevique de la démocratie, et du rôle de la violence dans cette histoire-là. Non la violence subie, mais celle administrée. Mais Bensaïd nous donne à savoir et à comprendre jusqu’au point où il en est lui-même. C’est déjà beaucoup.

Denis Sieffert

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