Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd, Roger Martelli, Nicolas Werth, Serge Wolikow

mars 1998

La violence dans la révolution

Passé les polémiques, nous avons réuni Nicolas Werth, historien, auteur du chapitre sur l’Union soviétique dans le Livre noir du communisme, Daniel Bensaïd, philosophe et trotskiste, Serge Wolikow, historien et communiste, spécialiste de l’Internationale communiste et des années trente. Discussion sans complaisance sur la terreur et le léninisme [1].

Roger Martelli

Le Livre noir du communisme a déchaîné les polémiques. Elles sont venues avant tout de l’introduction et de la conclusion de Stéphane Courtois, qui ont porté le débat sur la criminalisation esquissée de l’histoire du communisme (se réduit-elle à celle de ses crimes ?) et sur l’assimilation suggérée entre nazisme et stalinisme.

Il serait dommage de s’en tenir là. Il y a en effet, dans le Livre noir, des études solides, dont celle de Nicolas Werth sur la Russie. Des travaux comme ceux-là doivent être lus attentivement et médités, en prenant son temps. Le chapitre rédigé par Nicolas Werth ne contient pas de révélations bouleversantes : il porte sur des phénomènes analysés depuis quelques décennies par de bons connaisseurs de la réalité soviétique. Mais l’ouverture des archives a permis d’élargir le champ des enquêtes possibles ; elle a dégagé la voie à une quantification plus sûre des phénomènes répressifs – pas toujours à la hausse d’ailleurs. Enfin, elle a encouragé à prendre l’exacte mesure de ce qui se passait « en bas » et pas seulement dans les arcanes du Kremlin.

La Charge de la cavalerie rouge
d’après Kasimir Malevitch et Eadweard Muybridge. JOL

Les nouvelles synthèses obligent ainsi à regarder de plus près la période des premières années. On y perçoit avec plus de netteté, à l’écart de toute mythologie noire ou « rouge », ce que fut l’ampleur de la répression conduite par le nouveau pouvoir dès les premiers mois de son exercice. On jauge avec plus de finesse le jeu des circonstances, de la violence initiale, propre à la société russe semi-féodale, nourrie par la guerre et exacerbée par les affrontements qui suivent la prise du pouvoir par les bolcheviques. Mais, par-delà les circonstances, on perçoit mieux aussi ce que fut la logique des choix opérés par les dirigeants bolcheviques eux-mêmes, Lénine en tête. Ces travaux précisent les relations entre le pouvoir bolchevique et la société, l’ampleur de la question paysanne, la mise en place du dispositif policier incarné par la Tchéka. On ne peut donc que s’interroger sur les rapports entre la période de Lénine et celle de Staline. Entre les deux qu’est-ce qui l’emporte, au bout du compte, de la continuité ou de la rupture ? Et même s’il y a rupture, ne trouve-t-on pas, dans la période de Lénine, des éléments, des pratiques, des habitudes mentales même, qui contribuent ultérieurement à asseoir la domination de Staline. Pour reprendre un vieux débat interne à la tradition communiste, le stalinisme n’est-il qu’une « contre-révolution » ou bien est-il, pour une part, une forme caricaturale du « léninisme » lui-même ?

Au total, l’historiographie contemporaine peut être l’occasion de regards neufs sur la révolution russe et l’émergence du système soviétique. On y trouve à la fois des mécanismes d’apparence irrépressibles (la montée du phénomène stalinien) et le jeu entre des possibles, dont certains s’imposèrent réellement (Staline) et dont d’autres restèrent à l’état de virtualités (Trotski, Boukharine…).

Autant dire qu’il faut se saisir de cette nouvelle conjoncture intellectuelle pour pousser le plus loin possible la réflexion communiste sur l’héritage de ce siècle, sur sa pérennité ou son obsolescence.

Nicolas Werth

Ce livre ne contient pas de révélations, il fait le point sur les recherches en cours, généralement plus fournies sur la période stalinienne que sur la léniniste. Notre travail a permis de mettre en évidence la nature des pratiques menées dans le feu de l’action entre 1918 et 1922, concernant l’affrontement entre bolcheviques, paysans et ouvriers et dépasse donc les seuls affrontements de la guerre civile qui opposaient « rouges » et « blancs ».

Nous portons un nouveau regard sur les rapports du régime à la paysannerie. Ils furent complexes : les bolcheviques ont d’abord bénéficié du soutien des campagnes lorsqu’ils ont restitué les terres. Mais ils se sont heurtés à un refus profond des réquisitions et de la mise en place de la conscription. J’ai fait l’hypothèse que des éléments de ce mode de gestion des conflits, particulièrement violent, vont resurgir dans le contexte pacifié de 1929-1933.

Octobre 1917 fut à la fois un coup d’État et une révolution. La prise du pouvoir par un tout petit groupe n’a été possible que parce qu’il s’insérait dans une grande révolution commencée dans les campagnes au début du siècle, qui se prolongea dans l’armée et les milieux urbains. Les bolcheviques perdirent leur soutien initial par une politique qui exclût toute forme de négociation ou de pouvoir autonome.

Daniel Bensaïd

Mes réserves sur ce livre tiennent à des points de méthode essentiels. En choisissant d’établir une généalogie de la terreur et de la violence, vous êtes conduits à relativiser le contexte politique national et international. Ce choix d’une vaste fresque de la répression conduit également à minimiser les tournants et les inflexions, les bifurcations politiques attestées par des convulsions sociales majeures. Cette approche conduit à une criminalisation de l’histoire et à une mythologisation du communisme.

Une fois ces réserves émises, demeure le problème du réexamen nécessaire de la période de la guerre civile. On a sous estimé l’effet en profondeur sur la société de cette période. L’épaisseur sociale du désastre est mieux documentée aujourd’hui. Dans ce retour sur la période, je ne partage pas avec Nicolas Werth la mise sur un même plan de la famine pendant la guerre civile et de celle de l’Ukraine au début des années trente. Au-delà, une question plus générale est posée : partout, dans toutes les grandes révolutions se sont retrouvés les mêmes résistances de la paysannerie et les mêmes modes de gestion des conflits. La question de la paysannerie m’apparaît désormais comme décisive dans la viabilité des processus de changement révolutionnaire.

La seconde question que je retiens est celle de la place des appareils de contrôle. En quelques brèves années, la Tchéka passe de 10 000 à 100 000 hommes : cette ampleur interroge sur la manière dont les bolcheviques au pouvoir ont maîtrisé cette mise en place.

Enfin, le dernier point est celui de la part du politique dans les événements. Il y a bien eu un tournant en 1921 avec la mise en place de la Nep. La période se caractérise par un renforcement des mesures autoritaires à l’intérieur du parti, tandis qu’au même moment s’opère un effort d’assouplissement économique. Il faut s’interroger sur ce qui dans la pensée politique prédisposait à ces tendances. Je retiens pour ma part l’identification du social et du politique, de la classe et du parti. Cette question va au-delà de Lénine et concerne tout autant le courant communiste que social-démocrate [2].

Serge Wolikow

Pour répondre à toutes les questions posées, il convient de combiner les éclairages. Celui de Nicolas Werth dans le Livre noir est légitime à mes yeux, même s’il n’est qu’une part de la réalité comme le fait justement remarquer Daniel Bensaïd. Il nous incite à réfléchir à la question de la terreur dans la révolution. Dans la pensée politique marquée par les expériences du XIXe siècle, la terreur apparaît comme un moyen inévitable, une réponse à une situation objective en partie générée par les violences de la guerre mondiale. Dans un premier temps la victoire révolutionnaire et sa défense justifient l’emploi de moyens qui apparaissent imposés par les circonstances.

L’interprétation du répit paradoxal intervenu entre 1921 et 1927 est difficile. Faut-il le lire comme un simple moment, dans une suite chronologique linéaire alternant tensions et répits, ou au contraire comme un moment d’hésitation entre plusieurs évolutions possibles ? Les effets du premier conflit mondial, en URSS comme partout dans le monde, commencent à s’atténuer. Lénine semble en avoir conscience dès 1921. Dira-t-on que, dans les campagnes, la tension sociale se prolonge tandis que le discours politique est à l’apaisement ? L’idée que la violence sociale a perduré malgré la Nep ne me paraît pas totalement juste. Je parlerais davantage d’un écart entre le projet économico-social et le projet politique. On assiste un peu à des phénomènes analogues à ceux rencontrés en Chine depuis les années quatre-vingt. Les Bolcheviques répugnent à donner une plus grande autonomie aux paysans par crainte de voir échapper le pouvoir du parti. On est en pleine conception du Parti-Etat.

Comment comprendre la montée de la terreur sociale ? Il est vrai qu’existe une contradiction : à l’intérieur des organisations communistes perdure une culture du débat, tandis que dans son rapport à la société le parti veut faire revivre les formes révolutionnaires. Comme le rappelait naguère Marc Ferro, il veut utiliser la violence afin de surmonter les difficultés.

Nous n’avons donc pas seulement un problème de filiation Lénine-Staline, mais aussi un problème interne au « léninisme ». La personnalité politique de Lénine est complexe : en 1922, il critique Radek et ceux qui veulent passer des compromis avec la social-démocratie, alors même qu’il se montre sensible au compromis sur les questions de la paysannerie. Ainsi donc alors que Lénine a fermé toute alliance politique, il s’interroge sur les rapports du parti à la société. En 1929, Boukharine écrit que la question de la culture paysanne est la question déterminante et qu’elle a été mal abordée. Je ne reprends pas entièrement à mon compte la répartition gauche/droite pour penser l’après-Lénine avec d’un côté la droite, bureaucratie d’État, conduisant à la terreur, et de l’autre la gauche fidèle à Lénine. Cette distinction qui assimile par exemple Boukharine et Staline n’a qu’une pertinence limitée dans la recherche historique.

Nicolas Werth

Je veux répondre à l’objection faite par Daniel Bensaïd, qu’il a développée dans une critique étayée du Livre noir. Peut-on ou non historiquement parler de la terreur, des crimes et des violences du communisme en tant que tel ? Est-ce qu’en le faisant on ne bascule pas de l’historique dans l’idéologique ? Est-ce qu’on ne criminalise pas l’histoire communiste ? C’est tout le problème et le livre est sur le fil du rasoir.

Historien de l’URSS, j’ai évidemment une vision plus globale de ces processus. Est-ce qu’étudier la violence, la terreur était une approche productive ? Je le pense, tout en étant conscient que les éléments rassemblés dans le livre ne sont que partiels. On devrait par exemple les compléter par des recherches sur la sociologie des bourreaux, des tchékistes… Comment se fait-il, par exemple, que des paysans de l’armée rouge ont étripé d’autres paysans ? Ce type d’interrogations nous renvoie à des questions plus larges, comme celle de la conscience de classe. En réalité le paysan vivait à l’intérieur de petites unités fermées et percevait comme irréductiblement étranger celui qui n’est pas membre de son unité. Qu’il soit ou non paysan.

La participation élargie à la répression ne révèle pas seulement la persistance de la violence pendant la Nep, elle nous parle aussi de l’autonomie du social et du politique. En effet, une des obsessions de ce régime est de se trouver face à une société incontrôlable. Il faut se représenter qu’on pouvait avoir trois communistes pour un territoire de 10 000 km2. À ce moment-là, l’État est faible au milieu d’un océan social incontrôlé. La panique qui saisit les dirigeants bolcheviques en 1921 va exacerber la terreur face à des forces que l’on ne maîtrise pas. La terreur est-elle la preuve d’un État fort ou au contraire l’indice d’un État faible ? La question reste ouverte.

Parmi les problèmes que pose une compréhension des mécanismes de terreur, il y a celui de son enracinement. La violence sociale préexistante dans la société est exacerbée par la guerre. Les bolcheviques vont tenter une instrumentalisation des tensions existantes afin de les capitaliser en force politique. C’est le sens par exemple de la constitution de comités de paysans pauvres. Il faut aussi comprendre la violence politique par l’obsession des bolcheviques de la Révolution française et de la Commune de Paris : frapper les premiers avant que les autres ne tirent.

Daniel Bensaïd

Il est probable que la mise en scène médiatique autour du Livre noir a fait basculer l’ouvrage du côté de l’idéologie… Par ailleurs, je m’interroge sur les rapports entre lecture historique et réflexion stratégique. Sans réécrire l’histoire, je crois intéressant de lire l’éventail stratégique. Le fait que les choses se soient passées ainsi ne doit pas faire disparaître que d’autres options étaient possibles et discutées à l’époque.

Je partage ce qui a été dit sur les éléments de faiblesse et de peur qui constituent des bases de la terreur. Machiavel en a fait une théorie du pouvoir faible. Je crois également utile de faire l’inventaire des ressorts de violence populaire que l’on retrouve dans les romans de Zola ou dans Lacombe Lucien. Est-ce que la topographie gauche-droite pour penser l’après Lénine a encore un sens ? Certes, ces distributions sont fluides mais elles gardent leur raison d’être et sont vérifiables dans le moment. Par exemple, sur la politique internationale, on retrouve ce partage entre les deux « familles ». Une question vient alors. Quand fallait-il rompre et engager la bataille frontale entre les deux options possibles pour l’avenir de la révolution soviétique ? Pour Trotski, la rupture est consommée avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Une série d’inflexions sont intervenues bien avant. Il s’agit ni de tout lisser en ne voyant que les inflexions ni de raisonner en tout ou rien. Mais beaucoup d’arguments plaident pour considérer la collectivisation forcée et l’industrialisation accélérée comme le tournant majeur. L’explosion du goulag est plus qu’un simple changement d’échelle. Collectivisation, grande famine, grande terreur peuvent être considérées comme le tournant de la révolution. Ceux qui s’opposaient auraient peut-être pu faire alliance. Pourquoi ce front unique n’a-t-il pas eu lieu ? Au-delà des phénomènes classiques de rancœur il y avait des différences idéologiques fortes. Dans l’Opposition de gauche a émergé la conscience en tant que telle du phénomène bureaucratique. Il est symptomatique que Boukharine va demeurer dans le doute et la culpabilité, tandis qu’aucun opposant de gauche n’acceptera à son procès de plaider sa culpabilité.

Serge Wolikow

Je pense que le rapport de l’État à la paysannerie est la question fondamentale, même pour comprendre les divergences d’approches du stalinisme. Profondément, elles se construisent autour de deux points : démocratie dans le parti et rapport à la société, en particulier paysanne. Quand l’Opposition de gauche dénonce la bureaucratisation elle vise la vie interne du parti. À l’inverse, les remises en cause, par Boukharine par exemple, des rapports du parti à la société ne traitent pas de la bureaucratie interne. Soucieux de la débureaucratisation de l’économie, ils sont aussi des dirigeants formés par la culture du communisme de guerre. Boukharine en a fait son deuil. D’autres non… C’est dans le rapport entre politique et social que se clivent les oppositions communistes à Staline.

Est-ce qu’il faut pour autant opposer terreur sur le parti et terreur sur la société ? En vérité le parti n’a jamais été totalement épargné. La terreur a combiné les deux aspects dans un même système. L’autonomie du politique s’approfondit et devient capable de produire des effets en retour sur la société et sur le parti dans leur entier. On peut se demander si c’est la terreur qui permet d’évacuer les opposants ou si ce n’est pas d’abord la promotion de nouvelles catégories dans la société par le biais du parti qui ensuite rejaillit sur le parti lui-même ?

Ce débat recouvre celui de la capacité du politique à transformer le social. En 1928, le débat au sein de la direction communiste porte sur les moyens et les limites du pouvoir de l’État. Staline, reprenant une partie du discours de la « gauche », affirme que la classe ouvrière a les moyens de développer le pays. De fait, le choix de l’industrialisation accélérée est pris : l’économie paysanne ne peut persister. Face à la faiblesse de l’État, on cherche alors à réanimer l’esprit du communisme de guerre et ses utopies. Pour faire accepter la terreur de masse contre la paysannerie, on réutilise les ressorts d’antan : stigmatiser l’ennemi de l’intérieur… Jusqu’à peu, rares étaient ceux qui ont contesté cette option initiale de l’industrialisation. On pensait que la disparition de la paysannerie était un mal nécessaire et le prix à payer pour la modernisation.

Daniel Bensaïd

Cette question est générale. Comment vivre durablement avec une société paysanne et entreprendre une modernisation. C’est à cette question qu’ont été confrontés les sandinistes du Nicaragua, par exemple.

Aucun pays de la dimension de l’URSS n’a connu une telle transformation en si peu d’années. Cette transformation pharaonique s’est opérée au moyen de la terreur. Je pense toujours qu’il n’y avait pas d’issue hors d’un élargissement international de la révolution russe. Dans la logique de l’édification du socialisme dans un seul pays, la victoire du bonapartisme bureaucratique et de Staline devenait fortement probable.

Nicolas Werth

On connaît mieux le parti dans les années vingt et on peut légitimement se demander si Staline n’avait pas, dès ces années-là, un avantage stratégique fondamental qui rendait vains les débats sur les évolutions politiques à conduire.

La composition sociale du parti, la culture politique de ses membres, sa manière de fonctionner concrètement laisse penser que les oppositions, d’où qu’elles viennent n’avaient en réalité aucune chance d’aboutir.

Daniel Bensaïd

Avec le recul, je serais d’accord. L’ampleur de la cristallisation politique fut considérable dans une société affaissée par la guerre civile. La mécanique lancée était-elle irréversible ? Je veux penser que non.

Le processus de bureaucratisation fut long et démarra dès 1918, il était possible de l’enrayer avant qu’il n’emporte tout. Je cherche les raisons qui n’ont pas permis d’inverser cette tendance lourde. J’en repère une dans la discontinuité des cadres politiques. Les vieux militants qui ont fourni sa stature à l’opposition stalinienne ont été sensibles à la contre-révolution. Ils ont été attentifs à l’ennemi principal et furent défaits par l’ennemi secondaire, la bureaucratisation.

Serge Wolikow

Pour comprendre comment d’un processus on est passé à une situation irréversible, il faut revenir à la matrice de la culture révolutionnaire bolchevique puis communiste. Cette culture est marquée par les échecs du XIXe siècle, et la réussite de 1917 consacre l’art de la révolution où la violence est utilisée à son profit. On la retrouve dans les débats internes de l’Internationale communiste. Gramsci dira des dirigeants bolcheviques « Vous êtes tous des géants de l’histoire » au moment où il critiquait leurs divisions et l’élimination de Trotski. Toujours la même matrice : on puise dans l’épopée révolutionnaire pour la transposer. En 1929-1930, Staline réactive le climat du communisme de guerre comme justification de la terreur. Il se prévaut de l’expérience dite fondatrice dans ses métaphores et ses discours.

Quand Staline a-t-il vaincu ? Jusqu’en 1928 l’appareil central du parti garde les commandes de la révolution. Il est supposé résoudre les difficultés et gérer le parti. Progressivement cela lui échappe. Les opposants à Staline sont pratiquement majoritaires dans le noyau dirigeant ; or ils croient diriger quand ce n’est déjà plus le cas. Staline fait appel aux cadres moyens. Le parti devient un levier pour résoudre les difficultés apparues au niveau de l’État dans son rapport à la société paysanne. « Le parti peut tout » est le nouveau credo et les cadres intermédiaires apportent leur soutien à Staline, en particulier contre les droitiers accusés de timidité étatiste. Un souffle « révolutionnaire » balaie les administrations d’État dont les responsables anciens ainsi que les cadres supérieurs du parti, issus de l’expérience de 1917 sont éliminés ou marginalisés.

Daniel Bensaïd

La périodisation est difficile en effet. Je me souviens avec trouble de ce que me rapportait, la femme de Boukharine, Larina. Elle disait que les années de terreur qu’ils subissaient étaient aussi des années d’enthousiasme. Dans les années vingt, le parti est un petit rouage qui peut contrôler la machine d’État. Dans les années vingt-trente, avec le développement de l’État, les effectifs de l’appareil administratifs sont multipliés par quatre. Le parti est dévoré par la machine étatique

Nicolas Werth

Pourquoi l’appareil d’État a-t-il connu une telle expansion ? Au début des années vingt, l’essentiel des efforts politiques se focalise sur les débats internes aux bolcheviques. Le corps social était à ce point conscient de la faiblesse de l’État que certaines communautés villageoises réclament son renforcement. Quand s’amorce l’entreprise de transformation volontariste de la société, la sphère économique est étatisée, ce qui conduit à la multiplication des contrôles : derrière chaque activité, l’État se met en position de contrôle. À partir de ce moment, le parti délaisse le champ du politique et les débats se focalisent sur des questions de gestion.
 

Lénine, la fin d’un mythe


Futurs : Pour les lecteurs non spécialistes, la figure de Lénine sort passablement révisée. Comment expliquez-vous ce qui paraît désormais relever d’un bien grand cynisme politique ?

Daniel Bensaïd : Il n’y a pas lieu de faire une légende noire de Lénine. Le choc à la lecture du Livre noir est la contrepartie de la mythification dont Lénine a fait l’objet. Il est le passage obligé vers une laïcisation des individus. Les télégrammes épouvantables sont réels et pourtant il y a aussi le Lénine des derniers combats. Il ne faudrait pas que cet aspect évacue une pensée. Même si celle-ci avait ses faiblesses, comme la grande confusion qu’il entretenait entre démocratie syndicale, politique et étatique. De même, ce qui s’est passé en URSS dans la sphère du droit mériterait un examen sérieux qui contribuerait à comprendre les mécanismes staliniens.

Nicolas Werth : Sur ce point non plus le livre ne fait pas de grandes révélations. La réévaluation du rôle de Lénine est d’autant plus nécessaire que Lénine a été valorisé pour faire le pendant au méchant Staline. Mais sa dureté et son cynisme ne lui appartiennent pas en propre.

Il faut noter cependant qu’il y a différents Lénine. Bien sûr, il y a celui de la fin qui pose des questions politiques auxquelles il n’apporte pas de réponses, en particulier sur les phénomènes de bureaucratisation qu’il a clairement perçus. Mais il y a d’abord le Lénine d’une pratique politique très violente contre des groupes, des classes sociales. Sa pensée s’apparente à un point de vue chirurgical : il faudrait couper les parties du corps social qui sont inutiles, la religion par exemple. La confusion qu’il entretenait entre classe et parti l’a conduit à penser qu’à la limite des ouvriers qui se révoltaient contre le pouvoir soviétique n’étaient plus tout à fait des ouvriers.

Daniel Bensaïd : La confusion entre parti/classe/État est grosse de ce point de vue cynique. Le critère politique évacue alors les complexités sociales et le point de vue s’approche de celui de la raison d’État. Mais l’idée que l’on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs est une idée partagée avec bien des sociaux-démocrates.

Serge Wolikow : Quand on évoque la violence des écrits de Lénine, en particulier à la fin du XIXe siècle, il faut se référer à la vision de la violence de cette époque, c’est-à-dire avant la Première Guerre mondiale, avant que la violence ne prenne ses dimensions de masse. Personne alors n’imaginait compter en millions de morts.

Lénine comme homme politique était capable de reconnaître ses erreurs, parfois avec désinvolture. Ceci devient même une méthode de gouvernement. Mais il ne fait pas porter ses erreurs sur les autres. C’est tout à fait différent de Staline : quand il reconnaît une erreur, c’est toujours pour n’avoir pas été suffisamment loin dans la rigueur répressive. Une approche laïcisée des dirigeants bolcheviques fera apparaître des comportements différents entre Lénine et Trotski par exemple. Lénine se montrait sensible à la conjoncture et adaptait sa pensée à celle-ci. Trotski était davantage un homme de la stratégie longue et se moquait de la conjoncture.

Futurs, 19 mars 1998

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Notes

[1] Un débat organisé par Futurs, journal des refondateurs du PCF.

[2] Daniel Bensaïd a publié une réponse au Livre noir du communisme dans une brochure, supplément à Rouge n° 1755, novembre 1997, intitulée Communisme contre stalinisme et reproduite sur ce site.