Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

1999

Le « Nouvel Esprit du capitalisme »

Important par son volume comme par son contenu, le livre de Luc Boltanski et Ève Chiapello [1] se propose d’exposer « les changements idéologiques qui ont accompagné les transformations récentes du capitalisme », en renouant avec une sociologie historique du changement sans renoncer à l’approche pragmatique de la sociologie de l’action. C’est dire si le projet est ambitieux.

Leur recherche traite du capitalisme au singulier, comme rapport structurant les différents champs sociaux. C’est signe que le fond de l’air a changé depuis le début des années quatre-vingt-dix : la critique reprend des couleurs. Les auteurs adoptent une définition minimale du capitalisme en tant qu’« accumulation illimitée du capital par des moyens formellement pacifiques ». Par-delà ses métamorphoses, ce capitalisme se caractérise toujours par la maximisation du profit (dont la contrainte se répercute sur les personnes physiques et morales) ; par une concentration accrue de la propriété et du pouvoir ; par l’exploitation du travail salarié qui s’intensifie au point de remettre en cause la distinction légale entre la force de travail et la personne même du travailleur.

Ces constantes permettent de parler d’un esprit du capitalisme qui se transforme en fonction de l’évolution des techniques et du rapport salarial. Boltanski et Chiapello entendent par « esprit » ce qui « justifie l’engagement dans le capitalisme » de ceux-là même qui en subissent les méfaits. Nulle domination ne saurait en effet se perpétuer dans sa nudité sans les justifications qui enveloppent la coercition d’hégémonie et lui confèrent une part de légitimité.

Nous assisterions ainsi à l’avènement d’un « troisième esprit du capitalisme ». Le premier serait représenté par la figure héroïque du chevalier d’industrie intrépide ; il se caractériserait par le goût du risque et de l’innovation, avec pour contrepartie un système de sécurité familiale et patrimoniale. Le deuxième serait celui de la grande entreprise et du « compromis civique-industriel », apparus dans l’entre-deux-guerres et généralisé dans l’après-guerre ; le directeur en serait la figure emblématique et l’État-providence la compensation sécuritaire.

Le troisième esprit correspondrait enfin au capitalisme mondialisé mettant en œuvre les nouvelles technologies de l’informatique et de l’électronique. Le personnage central de son univers réticulaire serait le chevalier « connexionniste », adaptable et flexible, actif et autonome, « leader de soi-même » : « L’homme connexionniste s’appuie sur ses qualités communicationnelles, son tempérament convivial, son esprit ouvert et curieux ». Dans la nouvelle échelle des valeurs, l’intuition créatrice des managers supplanterait la rationalité gestionnaire des cadres, dont l’image est associée aux rigidités hiérarchiques et aux inerties de la planification.

Le discours du management occupe une large part du travail d’enquête menée par traitement informatique de milliers de pages de manuels. L’analyse met en évidence les déplacements idéologiques dans les justifications visant à intéresser les élites aux affaires et à leur donner le goût de la compétition, du changement et de la mobilité. L’heure est à l’entreprise maigre, postfordiste, voire postmoderne, à l’occultation de l’exploitation par l’exclusion (souvent présentée comme une déconnexion, un décrochage, un branchement défectueux). Loin de signifier une libération à sens unique et un gain d’autonomie personnelle, cette évolution se traduit indissociablement par un renforcement de certaines servitudes : « Dans un monde connexionniste, la distinction de la vie privée et de la vie professionnelle tend à s’effacer sous l’effet d’une double confusion : d’une part, entre les qualités des personnes et les propriétés de la force de travail ; d’autre part, entre la possession de soi et la propriété sociale déposée dans l’organisation. »

Si le discours du management traduit bien des tendances profondes à l’œuvre, il devance largement la réalité : « Les pratiques, rappellent Boltanski et Chiapello, n’évoluent pas aussi vite que le supposent les ouvrages ». La publication récente du livre remarquable de Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière (Fayard), vient à point pour souligner, à partir d’une enquête minutieuse sur l’entreprise Peugeot et la région de Montbéliard, ces inerties du réel.

Boltanski et Chiapello ne confondent donc pas la réalité des rapports sociaux avec le « travail de déreprésentation des classes sociales » et le déplacement du débat, des inégalités à l’exclusion, opérés dans les années quatre-vingt. L’exclusion est « pertinente par rapport à une forme d’exploitation qui se développe dans un monde connexionniste où la réalisation du profit passe par la mise en réseau des activités », en laissant des trous (voire des gouffres) entre les mailles du réseau. Il s’agirait désormais de « raccorder l’exploitation à l’exclusion » en construisant un concept d’exploitation correspondant au monde connexionniste. L’une des formes privilégiées de l’exploitation serait désormais « le différentiel de déplacement », l’immobilité des uns (dans un marché mondial du travail encore segmenté) étant nécessaire à la mobilité des autres. Boltanski et Chiapello distinguent ce phénomène de l’armée industrielle de réserve dont ils réservent la notion au tiers-monde et aux pays émergents. La dialectique de la mobilité et de l’immobilité est pourtant une forme générale du développement inégal et combiné (y compris au sein des pays industrialisés) à l’époque de l’impérialisme mondialisé (du capitalisme absolu ou du « capitalisme sans dehors »).

On touche là une faiblesse de la thèse de Boltanski et Chiapello. Leur périodisation des différents esprits du capitalisme est faiblement articulée aux mutations du mode d’accumulation, et leur description sociologique faiblement liée à une critique contemporaine de l’économie politique. Cette lacune n’est pas sans conséquences lorsqu’on en vient à l’actualité et à la teneur de la critique où le capitalisme puise son dynamisme.

Elle se nourrit, selon les auteurs, de quatre sources d’indignation : face au désenchantement et à l’inauthenticité du monde marchand ; face à l’oppression des aspirations à l’autonomie et à la liberté ; face aux inégalités inhérentes au rapport d’exploitation ; face enfin à l’égoïsme propre à la concurrence impitoyable. Les deux premières sources seraient celles d’une « critique artiste », « anti-moderniste quand elle insiste sur le désenchantement et moderniste quand elle se préoccupe de libération » ; les deux dernières, celles de la « critique sociale », plutôt moderniste quand elle insiste sur les inégalités et anti-moderniste quand elle se conçoit comme une critique de l’individualisme. Une thèse centrale du Nouvel esprit du capitalisme, c’est « qu’il est presque impossible de tenir ensemble ces différents motifs d’indignation et de les intégrer dans un cadre cohérent ». Alors que la critique sociale s’est trouvée désarmée et asséchée ces vingt dernières années, la rénovation du capitalisme a ainsi pu se nourrir de la critique artiste (d’autres disent morale ou sociétale) pour récupérer dans une perspective libérale certaines aspirations libertaires.

On retrouve ici la distinction entre une gauche morale et une gauche sociale avancée par Jacques Julliard lors des grèves de l’hiver 1995. S’agit-il d’un phénomène structurel ou conjoncturel ? La question mériterait d’être approfondie. Chez Marx, le rapport d’exploitation (objet de la critique sociale) et les phénomènes d’aliénation, de fétichisme, de réification (objet de la critique artiste) sont organiquement liés. À tort ou à raison ? On peut en discuter. Mais on ne peut l’ignorer.

Le travail considérable de Boltanski et Chiapello n’en marque pas moins un tournant significatif. Leur sociologie critique vise à défataliser l’histoire et à rouvrir l’éventail des possibles. Constatant que l’accumulation du capital a été relancée « au prix d’un déficit de légitimité », ils appellent à une reprise de la critique. S’il existe bien un « nouvel esprit du capitalisme », il doit bien exister, en effet, son double : la négation qui le hante et qui le mine. Encore faut-il être à l’écoute de ce nouvel esprit critique. En évoquant les mouvements sociaux des dernières années, le livre nous y invite.

1999

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Notes

[1] Luc Boltanski, Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Gallimard 1999.