Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Légitimité de la propriété

22. Légitimation de la propriété par le « droit d’occupation »

« L’invocation d’un “statut naturel” des objets semble se référer à la tradition du droit naturel et l’invocation du “droit d’occupation [1]” ou jus nullius, accordant un droit au premier occupant sur un “bien de personne”. C’est cette justification juridique qui avait servi à légaliser l’appropriation coloniale des terres décrétées vierges. Marx exploite la logique paradoxale de l’argument : lorsque la propriété n’est pas légitimée, comme chez Locke, par une action transformatrice de l’objet (par un travail), le droit d’occupation relève d’un coup de force initial (une “prise de terre” dans le cas des conquêtes coloniales). Un tel droit est universalisable. Il doit donc bénéficier aussi à la classe qui, “exclue de toute propriété”, se trouve, à l’instar des objets en question, dans une sorte d’état précivil ou préjuridique », p. 22-23.

Parcours légitimité de la propriété
Parcours Marx

23. Légitimation de la propriété par le travail

« C’est pourquoi les juristes ont dû abandonner la théorie du droit d’occupation “pour s’attacher à celle qui fait naître la propriété du travail [2]”. Cette légitimation de la propriété par le travail est en effet au cœur du traité sur le gouvernement civil de Locke. […] Proudhon réplique en substance que si le travail fonde le droit de propriété, nul ne devrait pouvoir en être dépossédé. Or, fonder le droit à la propriété privative sur le travail ne peut être un principe universalisable. La propriété exclusive des uns a en effet comme corollaire nécessaire la privation de propriété des autres. Pourquoi, demande Proudhon, “le bénéfice de cette prétendue loi restreint au petit nombre est-il dénié à la foule des travailleurs” ? […] Question assassine ! À laquelle il donne lui-même la célèbre réponse : “La propriété, c’est le vol ! Voilà le tocsin de 93 ! Voici le branle-bas des révolutions !” », p. 46-47.

Parcours légitimité de la propriété
Parcours Proudhon

24. Légitimité de la propriété privée (le bois mort n’appartient plus à l’arbre)

« Marx conteste ainsi la logique de la loi en faisant mine de se placer du point de vue du propriétaire dont le droit de propriété revendiqué serait légitimé par le fait que l’arbre pousse sur son domaine, ou que le bois façonné (transformé par un travail) en est issu. Le ramasseur de ramilles serait alors en droit de lui opposer un argument découlant d’une interprétation légitime d’un droit supposé naturel : le bois mort n’appartient plus à l’arbre, ni, par conséquent, au propriétaire de l’arbre. Il en résulte qu’on ne saurait réunir les deux actes sous un même délit, sauf à ignorer la différence entre les actes par lesquels se manifeste l’intention. Marx suggère alors avec malice qu’une telle confusion pourrait alors se retourner contre le propriétaire. Ce “point de vue brutal”, qui “ne retient pour différentes actions qu’une disposition commune et qui fait abstraction de toute différenciation”, finirait par se nier lui-même : “en considérant indifféremment comme vol toute atteinte à la propriété sans distinction, sans plus ample détermination, toute propriété privée ne serait-elle pas du vol ?”. La controverse se déplace alors de la question de la délimitation d’un droit légitime de propriété à celle de la légitimation de la propriété privée en tant que telle, soulevée deux ans plus tôt par Proudhon dans son mémoire Qu’est-ce que la propriété ? », p. 18.

Parcours légitimité de la propriété
Parcours Marx
Parcours Proudhon

 

Retours

Parcours de dominantes

Dictionnaire

Actualité de la dépossession

Haut de page

Notes

[1] Les citations renvoient aux articles de Marx.

[2] Proudhon.