Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

22 mai 2007

« Les trotskismes »

L’édition originale française de ce petit livre sur Les trotskismes est parue en février
2002 [1]. Deux mois plus tard, l’élection présidentielle du 21 avril a vu le candidat socialiste éliminé dès le premier tour, et le second tour se jouer dans une partie de dupes entre le président sortant Jacques Chirac et le candidat d’extrême droite Jean-Marie Le Pen. Le traumatisme provoqué par ce scénario inattendu a quelque peu occulté un autre événement majeur de ce scrutin : pour la première fois, deux candidats se réclamant du trotskisme – Arlette Laguiller pour Lutte Ouvrière et Olivier Besancenot pour la LCR – devançaient le candidat du Parti communiste, totalisant à eux deux 10 % des voix, contre 3,5 %. Cette singularité française n’a pas manqué de retenir l’attention des journalistes et des politologues.

Elle n’est pourtant pas une exception. D’aucuns imaginaient que les courants issus du trotskisme historique, ayant perdu leur fonction critique d’un stalinisme disparu avec la chute du Mur de Berlin et l’implosion de l’Union soviétique, étaient voués à dépérir et à s’éteindre. Ils ont pourtant survécu, en se transformant certes, mais sans renier leur héritage. S’il est vrai que la fin du XIXe siècle est celle du cycle historique inauguré par la Première Guerre mondiale et par la Révolution russe, il n’est pas vrai pour autant que le nouveau siècle, entamé sous les cendres du 11 septembre 2001, parte de zéro, ni que du passé on puisse faire table rase. On recommence toujours par le milieu, nous a appris Gilles Deleuze. À la différence de Louis Althusser, portant le deuil, devant la faillite du « socialisme réel », d’un « univers de pensée aboli », notre univers de pensée requiert un examen critique, mais il n’a pas été enseveli sous les décombres du Mur ou englouti dans le Goulag. Il demeure un fil d’intelligibilité nécessaire pour déchiffrer les énigmes du présent.

Non seulement les trotskismes (du moins certains d’entre eux), revivifiés par l’émergence du mouvement altermondialiste à partir de 1999, ont survécu à la débâcle bureaucratique, mais ils ont connu de nouveaux développements dans des aires géographiques nouvelles, en Asie notamment, et plus modestement en Afrique ou dans le monde arabe. De fragiles repousses sont également apparues en Russie, en Ukraine et en Europe orientale. Ces résurgences ont des raisons évidentes.

D’une part, la globalisation libérale génère non seulement un besoin de solidarité internationale, mais aussi de compréhension commune des événements et des tâches de l’époque, qu’il s’agisse de la réponse aux défis écologiques planétaires, de l’opposition à la guerre globale sans limite, de la lutte contre les multinationales et le dumping social. Or, il n’y a pratiquement plus de « patries du socialisme » en état d’assurer la logistique (généralement très conditionnelle) et de servir de base arrière à ces mouvements. La disparition de l’Union soviétique et la conversion libérale de la Chine libèrent ainsi des courants marxistes révolutionnaires des orthodoxies qui les tenaient captifs, et libèrent un nouvel internationalisme militant des tutelles étatiques et des intérêts diplomatiques.

D’autre part, ces nouveaux révolutionnaires éprouvent un besoin urgent, non par curiosité bibliophilique, mais pour s’orienter en des temps obscurs, de comprendre les échecs du passé, d’en élucider les raisons, d’en tirer des leçons pour l’avenir. Faute de comprendre la différence entre la révolution russe et la contre-révolution bureaucratique, entre bolchevisme et stalinisme, bien des « communistes » doctrinaires d’hier sont devenus aujourd’hui de zélés sociaux-démocrates, quand ils ne sont pas carrément devenus des croisés de l’anti-totalitarisme occidental.

Enfin, si ces trotskismes ont partagé les défaites du mouvement ouvrier, et s’ils en ont subi les conséquences, ils n’ont pas partagé la faillite politique et morale de ses partis majoritaires. C’est pourquoi ils ont au moins gagné le droit de recommencer, et de continuer, à l’instar de ces révolutions sociales, dont Marx disait qu’elles « se soumettent elles-mêmes à une critique permanente, ne cessent d’interrompre leur propre cours, reviennent sur ce qui semble avoir déjà été acquis pour le recommencer une fois de plus, raillent sans complaisance les velléités, faiblesses, misères de leurs premières tentatives ». Ils sont donc en position, non de combler à eux seuls le vide laissé par l’effondrement des partis staliniens et par la conversion de la social-démocratie au libéralisme tempéré, mais de féconder de leur expérience les nouvelles générations militantes.

C’est maintenant, en effet, que les « bagages de l’exode », traînés pendant de longues années sur une « planète sans visas », se révèlent nécessaires et précieux. La remontée, inégale mais réelle, des luttes sociales depuis le début du nouveau siècle, les défis de la révolution bolivarienne en Amérique latine, l’épuisement de l’illusion sociale selon laquelle les nouveaux mouvements sociaux suffiraient à relever les défis de la mondialisation marchande, remettent à l’ordre du jour la question stratégique du pouvoir, refoulée et réduite à son degré zéro depuis la fin des années soixante-dix. Les forces rassemblées dans le mouvement altermondialiste et dans les forums sociaux se trouvent ainsi à la croisée des chemins. Ils doivent, du moins leurs composantes politiques les plus conscientes, franchir le pas d’un antilibéralisme idéologique à un anticapitaliste politique, sous peine d’accompagner au nom d’une réalpolitique illusoire des gouvernements de gestion néolibérale, comme ceux de Lula au Brésil ou de Prodi en Italie. On a pu constater avec le ralliement de Rifondazione Comunista à quel point le chemin pouvait être court, d’un discours social radical à la collaboration gouvernementale la plus servile, si le lien entre mouvement social et représentation politique n’est pas fermement établi.

Il est symboliquement flatteur, pour notre éthique politique, que deux de nos camarades, en Italie comme au Brésil, aient été sacrifiés par leurs partis respectifs sur l’autel de la collaboration de classe : la sénatrice Héloïsa Helena, exclue en 2003 du Parti des travailleurs brésilien pour avoir, conformément aux orientations adoptées par le dernier congrès de ce parti, refusé de voter la réforme libérale des retraites ; et le sénateur Franco Turigliatto, exclu en 2006 de Rifondazione Comunista pour avoir refusé de voter en faveur de l’expédition militaire impériale en Afghanistan. Dans des circonstances bien moins tragiques, ces camarades se sont montrés dignes de leurs anciens qui, selon les témoignages de Léopold Trepper dans ses mémoires ou de David Rousset, étaient presque seuls à ne pas « avouer » dans les procès staliniens, parce qu’ils assumaient leur désaccord politique et savaient ce qui leur était reproché. Dans la vie des révolutionnaires, certains principes valent infiniment plus qu’un strapontin parlementaire.

En participant avec zèle à la démolition méthodique de l’État providence, la social-démocratie européenne a contribué à scier la branche sur laquelle elle était perchée. Blairisée et ralliée au social-libéralisme, elle est désormais tournée vers les coalitions de centre gauche et la gestion loyale d’une mondialisation à visage inhumain. Les partis communistes qui avaient lié leur sort à la bureaucratie soviétique sont presque tous emportés par sa chute. N’étant plus révolutionnaires, ils sont condamnés à servir de force d’appoint à la social-démocratie et à subir sur leur gauche la concurrence de pousses révolutionnaires renaissantes.

Il existe donc, ouvert par le renouveau des luttes sociales, un espace à la gauche de la gauche gouvernementale traditionnelle. Mais ce n’est pas un espace vacant qu’il suffirait d’occuper. C’est un champ de forces, traversé de projet, encore balbutiants parfois, mais souvent divergents. Si Olivier Besancenot a seul amélioré, avec plus de 4 % et un million et demi de voix, son score de 2002 lors de la présidentielle française de 2007, ce n’est pas seulement parce qu’il représente avec talent une génération de jeunes travailleurs rebelles, mais parce qu’il a su maintenir l’urgence sociale au cœur de sa campagne, se montrer unitaire dans les luttes tout en affirmant une indépendance intransigeante vis-à-vis du Parti socialiste et de ses éventuelles coalitions gouvernementales, inscrire le combat quotidien dans une perspective historique à moyen terme.

Que ce soit en Angleterre dans Respect, au Portugal avec le Bloc des gauches, en Italie avec Sinistra Critica, au Danemark avec l’Alliance rouge et verte, en Turquie avec l’ODP, des organisations et des militants issus du trotskisme contribuent sans sectarisme, mais avec toutes leurs convictions, aux recompositions en cours. Ils sont également actifs dans la renaissance d’une gauche révolutionnaire en Espagne, en Allemagne, ou en Europe de l’Est.

Un chapitre s’est achevé. Le nouveau commence à peine.

Il faudra pour l’écrire de la clarté, du courage, et beaucoup de patience pressée.

Post-scriptum 2007 à l’édition italienne
22 mai 2007

Haut de page

Notes

[1] Les Trotskysmes, Puf, collection « Que sais-je ? ».