Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Parcours Proudhon

44. Souveraineté sociale

« Pour Proudhon, “l’eau, l’air et la lumière sont des choses communes, non parce qu’inépuisables, mais parce qu’indispensables”. Pareillement, la terre, étant indispensable à notre conservation, est donc inappropriable : “en deux mots, l’égalité de droit est prouvée par l’égalité des besoins”. La “souveraineté sociale” s’oppose ainsi à la “propriété individuelle” comme une “prophétie de l’égalité” et comme un “oracle républicain” »,
p. 73.

21. « Impropriétaires » et « caractère insocial »

« Dans Philosophie de la misère, Proudhon reprend les thèmes abordés dans Qu’est-ce que la propriété ? Il s’efforce de les intégrer à une vision élargie de l’économie politique. C’est, écrit-il, “le plus grand problème que peut poser la raison”. Car la propriété est “essentiellement contradictoire”. Elle associe le droit d’occupation et le droit à l’exclusion, le prix ou la récompense du travail et sa négation pour ceux que l’on appelle encore les impropriétaires, la prétention à la justice et la légalisation du vol. […] Poussée à ses ultimes conséquences, la propriété manifeste ainsi pleinement son caractère “insocial” et révèle que, dans son expression la plus simple, elle n’est jamais que “le droit de la force” », p. 51-52.

23. Légitimation de la propriété par le travail

« C’est pourquoi les juristes ont dû abandonner la théorie du droit d’occupation “pour s’attacher à celle qui fait naître la propriété du travail [1]”. Cette légitimation de la propriété par le travail est en effet au cœur du traité sur le gouvernement civil de Locke. […] Proudhon réplique en substance que si le travail fonde le droit de propriété, nul ne devrait pouvoir en être dépossédé. Or, fonder le droit à la propriété privative sur le travail ne peut être un principe universalisable. La propriété exclusive des uns a en effet comme corollaire nécessaire la privation de propriété des autres. Pourquoi, demande Proudhon, “le bénéfice de cette prétendue loi restreint au petit nombre est-il dénié à la foule des travailleurs” ? […] Question assassine ! À laquelle il donne lui-même la célèbre réponse : “La propriété, c’est le vol ! Voilà le tocsin de 93 ! Voici le branle-bas des révolutions !” », p. 46-47.

24. Légitimité de la propriété privée (le bois mort n’appartient plus à l’arbre)

« Marx conteste ainsi la logique de la loi en faisant mine de se placer du point de vue du propriétaire dont le droit de propriété revendiqué serait légitimé par le fait que l’arbre pousse sur son domaine, ou que le bois façonné (transformé par un travail) en est issu. Le ramasseur de ramilles serait alors en droit de lui opposer un argument découlant d’une interprétation légitime d’un droit supposé naturel : le bois mort n’appartient plus à l’arbre, ni, par conséquent, au propriétaire de l’arbre. Il en résulte qu’on ne saurait réunir les deux actes sous un même délit, sauf à ignorer la différence entre les actes par lesquels se manifeste l’intention. Marx suggère alors avec malice qu’une telle confusion pourrait alors se retourner contre le propriétaire. Ce “point de vue brutal”, qui “ne retient pour différentes actions qu’une disposition commune et qui fait abstraction de toute différenciation”, finirait par se nier lui-même : “en considérant indifféremment comme vol toute atteinte à la propriété sans distinction, sans plus ample détermination, toute propriété privée ne serait-elle pas du vol ?”. La controverse se déplace alors de la question de la délimitation d’un droit légitime de propriété à celle de la légitimation de la propriété privée en tant que telle, soulevée deux ans plus tôt par Proudhon dans son mémoire Qu’est-ce que la propriété ? », p. 18.

25. Liberté et propriété

« Rendant compte du débat en cours aux États-Unis sur la liberté, l’innovation et le domaine public, Grégoire Chamayou s’étonne à juste titre que les résistances critiques à la propriété intellectuelle ne soient pas plus articulées à celles portant sur la propriété traditionnelle […]. À une époque qui entend faire marchandise de tout, les définitions et les frontières sont incertaines. C’est pourquoi les batailles autour de la propriété intellectuelle peuvent servir de révélateur aux contradictions inhérentes à la notion même de propriété privée. Comme le note Grégoire Chamayou, “dans un contexte conceptuel [libéral] où la propriété est liée à la liberté, la propriété intellectuelle constitue un cas paradoxal où la propriété vient contrarier la liberté [2]” », p. 64.

 

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Notes

[1] Proudhon.

[2] Grégoire Chamayou, « Le débat américain sur liberté, innovation, domaine public », Contretemps n° 5, Paris, Textuel, 2002.