Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

1986

Livres

« Tu seras errant et vagabond sur la terre »

Les livres de Malcolm Lowry paraissent à l’évidence à l’étroit lorsqu’on les enferme dans le genre romanesque. Ses personnages manifestent pourtant une cohérence psychologique digne des grands romans du XIXe siècle, au sein des rapports problématiques entre individu et société. Il s’agit peut-être des derniers éclats du roman comme genre littéraire critique, au seuil de sa crise formelle.

Mais déjà, le conflit s’est déplacé. Il ne se situe plus entre les valeurs individuelles universelles, comme chez Balzac, Stendhal ou Dostoïevski, écrasées par l’horizon social, mais d’une angoisse beaucoup plus fondamentale : comment peut-on vivre sans amour dans un monde sans Dieu et comment écrire un tel monde. Avec un léger retard, Lowry s’inscrit dans l’interrogation morbide de l’entre-deux-guerres, traumatisé par le massacre de la Première et la crise économique par lesquelles la « civilisation » s’est découverte mortelle.

Au-dessous du volcan  [1] et En route vers l’île de Gabriola sont les deux grands moments de ce roman métaphysique, de cette douloureuse exploration d’un mysticisme laïque. Il n’est nullement fortuit que les années 1937-1938 constituent le pivot du Volcan. Ce sont les années les plus noires, le minuit juste du siècle, avec le nazisme au pouvoir, les procès de Moscou et la défaite en Espagne. C’est la bataille de l’Ebre qui cristallise la culpabilité de Hugh qui se répète inlassablement le lancinant reproche : « Ils sont en train de perdre la bataille de l’Ebre. » Comme le confiait Lowry lui-même dans une lettre, le cavalier mourant au bord de la route, détroussé par un larron sans scrupule, c’est l’humanité assassinée alors dans la bataille de l’Ebre alors que nous ne faisons que bavarder, inutilement vigilants parce que toujours distraits au moment du vol, au moment du meurtre.

La mort de Geoffrey Firmin n’est en même temps un rachat que parce qu’elle résulte d’un quiproquo qui le propulse dans l’histoire en train de se faire : il est pris par les officiers fascistes pour un « escopion » communiste travaillant pour l’Espagne, ses références à une campagne antisémite appellent le terme de juif, et sa barbiche lui vaut le nom de Trotski [2]… De même, la dernière version du Caustique lunaire se referme sur la vision d’un bateau loyaliste espagnol, le Mar Cantabrico, seule déchirure de lumière pour l’alcoolique : « Quoi qu’il en fut, alors qu’il se mettait à laver le sang de ses mains, il eut la sensation singulière que c’était là son bateau, celui où il s’embarquerait pour son voyage nocturne sur la mer. »

Cet étranglement de l’histoire dans le siècle est omniprésent aux tréfonds de la déchéance individuelle. Dans le Volcan, Laruelle a emprunté au consul son volume de pièces élizabethéennes, parce qu’il « nourrissait depuis quelque temps l’arrière-pensée de donner en France une version moderne de l’histoire de Faust avec un personnage du genre Trotski comme protagoniste ».

Les personnages centraux, Geoffrey Firmin dans le Volcan et Ethan dans En route, sont hantés par une faute réelle ou imaginaire. Geoffrey par le massacre des officiers allemands dans les chaudières de son navire ; Ethan par le suicide de son ami Cordwainer : pour lui, « la souffrance comptait moins à présent qu’un sentiment à la lettre de damnation, le sentiment tangible-intangible d’un châtiment. » Ce que sa femme « Jacqueline comprend comme une infernale spirale : « Au nom du ciel Ethan, arrête ? Tu te laisses couler, tu te vautres dans la culpabilité. » Au bout de cette angoisse obsédante, à son heure inéluctable, la mort : « Tout ce à quoi tu penses, c’est peut-être ta mort. Craignait-il surtout de découvrir son propre moi, de se découvrir criminel, meurtrier, éventuellement candidat au suicide ? Auquel cas, nul besoin de pendre Ethan Llewelyn, il s’en chargerait seul… » Mais pire encore que la mort, au point où l’angoisse se change en panique, l’hypothèse de cette mort qui se refuse. Ethan change le titre du film de Griffith en « La mort n’est-elle pas merveilleuse ». Assistant à la projection du Juif errant, on croit l’entendre soupirer, à la manière du Moïse de Vigny « Seigneur, laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre » : « Mourir, telle était la suprême aspiration de l’errant. La mort que précisément pas une âme ne lui procurerait… »

Coupables, Ethan et Geoffrey sont poursuivis par le feu et la foudre. Foudre de l’orage dans le Volcan, foudre qui détruit la vieille maison ancestrale d’Ethan. « Car le Seigneur ton Dieu est un feu consumant », dit Moïse : d’après le récit biblique l’introduction du code mosaïque, c’est dans le feu et la foudre du mont Sinaï que la religion d’Israël est fondée à la fois comme profession de foi et comme législation. D’ailleurs, Ethan est lui-même juriste, comme Moïse en quelque sorte, dont l’évocation se retrouve au terme du Volcan dans la confusion d’un marin ivre qui répète avec insistance que Mozart était avocat et parle de la finale du quatuor en ré mineur de Moïse. Comme Moïse il ne semble pas possible qu’Ethan franchisse le Jourdain. C’est encore sous la foudre que meurt Yvonne, dans un anéantissement d’apocalypse :

« [...] Elle eut l’impression irrationnelle que quelque chose couvait en elle, avait pris feu, que d’un instant à l’autre, son être entier allait exploser […]. Tout brûlait, le rêve brûlait, ma maison brûlait, les murs aux reflets de soleil sur l’eau comme des roues de moulin brûlaient, les fleurs du jardin noircissaient et brûlaient, elles fanaient, se tordaient, tombaient, le jardin brûlait, la terrasse où ils s’asseyaient les matins de printemps brûlait, les portes rouges, les fenêtres à croisées, les rideaux qu’elle avait cousus brûlaient, la vieille chaise de Goeffrey brûlait, son bureau et maintenant son livre, son livre brûlait, les pages brûlaient, brûlaient, brûlaient […]. » Son livre : ce long tête à tête avec l’initiation kabbalistique. Et la mort du consul lui-même n’est qu’une explosion de fin du monde : « Pourtant non, ce n’était pas le volcan, c’était le monde lui-même qui explosait, explosait en noirs jets de villages catapultés dans l’espace, lui-même tombant au travers de tout, au travers de l’incroyable pandémonium d’un million de tanks, au travers du flamboiement de dix millions de corps en feu. »

Entre le paradis perdu et la terre promise, Geoffrey et Ethan s’abîment sur le « solitaire sentier du rachat labyrinthique [3] ». Le paradis perdu, c’est le jardin en friche de Geoffrey, c’est encore le paradis perdu et retrouvé d’Eridanus, communauté condamnée de squatters perpétuellement voués à l’expulsion et à l’exil, « suspecte communauté » de « maisons flottantes ». Ethan ne se sentait-il pas solidaire « de tous les sans-logis, les expulsés de partout, ne livrait-il pas bataille spirituelle pour eux, même dépourvu des armes indispensables, même sans les apparences du guerrier. »

De l’autre côté, inaccessible, la terre promise. Gabriola ? Pas même. « Amour soudain de la patrie, rien de commun avec ce qu’on nomme patriotisme, mais fragment d’authentique orgueil… Tous deux regardaient plus loin que Gabriola. » Comme si cette île désirée n’était encore qu’un mythe et un leurre, incapable d’effacer la présence d’Eridanus, au loin, vers le large. Gabriola entourée de sa multitude phares, de faux dispersés sur les roches, de farolitos (le nom même de la dernière halte du consul) : « un phare, dernier objet à associer à l’idée d’un foyer », et pourtant foyer trompeur sur lequel viennent s’échouer ces harassantes dérives de l’âme. La terre promise reste du domaine de la fiction et du rêve. Comme si Gabriola devait toujours leur échapper, Ethan propose à Jacqueline une séance de cinéma (c’est dans un cinéma qu’ils se sont connus) : « j’ai vu affiché un double programme : La Maison des rêves de M. Blanding et Le long voyage de retour. »

De terre promise, il n’en est point, hors de l’unité retrouvée de l’être lui-même. Le Volcan comme Gabriola sont traversés de cette terrible fracture qui sépare l’homme de la femme, à l’image de ce rocher fendu, La Despedida, voué à l’érosion. Que Jacqueline sorte un instant du bar, et Ethan est déjà envahi d’une insurmontable solitude : « À cause de cette brève absence s’enracinait en lui, pour la première fois, la pleine conscience d’avoir été seul toute sa vie. » Cette séparation est aussi symbolisée par l’horreur de cette section d’auberge réservée aux hommes.

« On ne saurait vivre sans amour », est-il gravé au fronton de la maison de Laruelle. Dans le Zohar, maître livre de la Kabbale auquel Geoffrey est initié et à laquelle Ethan fait allusion, mâle et femelle ne sont que les deux pôles d’une unité essentielle ; le thème de la bisexualité de l’homme est dominant : « c’est précisément pour que l’homme ressemblât à dieu qu’il fut créé mâle et femelle à la fois et ne fut séparé qu’ultérieurement. » On lit aussi dans le Zohar : « Le mâle ne mérite pas même le nom d’homme tant qu’il n’est pas uni à la femelle. »

La sexualité s’instaure comme une insurmontable division pour la recherche de l’unité originelle, dont témoigne l’impossible rapport entre Yvonne et le consul qui compromet leurs retrouvailles. Ethan cite longuement le Demian de Harmann Hesse (293)

« Leur véritable terrain d’entente était le magnifique, le périlleux, l’à peine grégaire amour romantique. » Impossible. Ce qui fait des livres de Lowry de fantastiques livres d’amour à l’image de la lettre jamais envoyée de Geoffrey à Yvonne, dont les dernières pages sont un appel au miracle : « Je me meurs sans toi. Pour l’amour du Christ, Yvonne, reviens-moi, entends-moi, c’est un cri, reviens-moi, Yvonne, ne serait-ce que pour un jour… »

Manuscrit dactylographié, 1986
Archives personnelles

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Notes

[1] Sous le volcan, depuis la traduction de Jacques Darras et la réédition du roman chez Grasset en 1987.

[2] « Et si quelqu’un dans la salle s’imaginait qu’il était le vrai juif errant ? Ou par une déduction plus retorse, imaginait qu’Ethan se prenait pour le juif errant ? Et si le juif errant était lui aussi un espion communiste entré là afin de se voir projeté sur l’écran. »

[3] Ethan lut un ouvrage sur la cabbale envoyée par Mac Candless,
qui « malgré un ton occulte particulièrement détestable
attestait une des thèses préférées d’Ethan : plus un
mystique d’une certaine espèce s’élève dans la hiérarchie de cet ordre, plus il risque de laisser en arrière intelligence et bon goût, et Ethan jugea l’œuvre d’un grand intérêt à cause de la méthode de pensée qu’elle conseillait. En somme, Ethan ne pouvait mieux résumer leur vie sur le littoral qu’en le nommant sa cabbale. Se trompait-il ? Ne pouvait-on considérer le système moins comme un moyen de les accumuler que de se dépouiller d’idées mal équilibrées en les opposant à leur contraire ? Transcendant les deux extrêmes, l’esprit finissait par retrouver son assiette ou par la découvrir. Les procédés de la psychanalyse différaient-ils de ceux-ci » (186).