Inventer l’inconnu

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Cette réédition de quelques textes classiques de Marx et Engels sur la Commune de Paris est la bienvenue, mais nous allons consacrer cette note essentiellement à la longue introduction de Daniel Bensaïd (103 pages), qui constitue la principale nouveauté du livre. Il s’agit d’une brillante et énergique défense et illustration du politique en tant que pensée stratégique révolutionnaire, en partant de Marx et de la guerre civile de 1871, avec des suggestifs prolongements au XXe siècle.

La doxa officielle prétend qu’il n’y a pas de pensée politique chez Marx, puisque sa théorie se résume au déterminisme économique. Or, la lecture de ses écrits politiques, notamment la séquence Luttes de classe en France, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte et La Guerre civile en France (1871) montre, bien au contraire, une lecture stratégique des événements, qui prend en compte la temporalité propre du politique, aux antipodes du temps mécanique de l’horloge et du calendrier. Le temps des révolutions, non linéaire et syncopé, dans lequel se chevauchent les tâches du passé, du présent et de l’avenir, est toujours ouvert à l’incertitude et à la contingence. L’interprétation de Marx par Bensaïd est sans doute influencée par Walter Benjamin et par les polémiques anti-positivistes de Blanqui, deux penseurs révolutionnaires auxquels il rend un hommage appuyé.

En analysant le rapport de la Commune à l’État, Marx semble hésiter, observe Bensaïd, entre la formule libertaire de l’« abolition » – la Commune, écrit Marx, fut « une révolution contre l’État lui-même » – et celle du « dépérissement » de l’État ; la préférence de Bensaïd va à la deuxième, qui suggère un processus, une dynamique et une temporalité à l’œuvre dans le changement révolutionnaire. Il me semble que le concept de « dépérissement de l’État » est plus tardif ; dans La Guerre civile en France, il est bel et bien question de « destruction du pouvoir d’État » par la constitution communale ; pour Marx, la Commune « brise le pouvoir d’État moderne », qui devient « désormais superflu » (pages 157, 158, 159 de la présente édition). Certes, Bensaïd a raison de dire que Marx n’envisageait nullement la disparition du politique dans une pure autogestion sociale, ni celle des « fonctions centrales nécessitées par les besoins généraux du pays » ; le terme même de « gouvernement » apparaît à plusieurs reprises : la Commune était « un gouvernement de la classe ouvrière ». Cela dit, je pense que la formule d’Engels (lettre à Bebel de 1875) était pertinente : la Commune « n’était plus un État au sens propre » ; il propose donc de remplacer le terme « État » dans le programme du parti social-démocrate allemand par celui de Gemeinwesen, l’équivalent allemand de « Commune » (p. 288 de la présente édition). En conclusion : plutôt que de « dépérissement » de l’État, les écrits de Marx sur la Commune suggèrent la destruction du pouvoir d’État et son remplacement par une sorte de pouvoir politique non étatique des travailleurs, fondé sur le suffrage universel, le pluralisme politique et la fédération de communes : la Commune est « la forme sous laquelle la classe ouvrière prend le pouvoir politique ».

Les « Spectres de la Commune » n’ont pas cessé de hanter, au cours du XXe siècle, la pensée révolutionnaire, de Lénine aux situationnistes, en passant par Henri Lefebvre. Bensaïd analyse, avec sympathie mais distance critique, le célèbre cahier rédigé par Lénine, en plein milieu de la crise de 1917, L’État et la Révolution. Vladimir Illitch a eu le mérite de rappeler, contre les réformistes de la social-démocratie, la thèse centrale des écrits de Marx sur la Commune : les travailleurs ne peuvent pas s’emparer de l’appareil d’État, ils doivent le briser, le démolir. Mais il lui manque, observe Bensaïd, une perception de la politique comme espace de la pluralité. D’où la pertinence de l’avertissement de Rosa Luxemburg, dans sa critique fraternelle et constructive des bolcheviques (la brochure La Révolution russe de 1918) : le socialisme ne saurait être octroyé d’en haut ; sans élections générales, sans une liberté de presse et de réunion illimitée, la bureaucratie demeure le seul élément actif…

Revenant à Marx, Bensaïd observe que la trilogie sur La Lutte des classes en France (1850-1871) est une narration historique d’un type nouveau : un récit ouvert à l’incertain, qui invente de la politique et incite à faire l’histoire au lieu de la subir. Il s’agit d’une histoire stratégique, sans garantie scientifique, qui se joue dans le conflit. On trouve cependant chez Marx des formulations contradictoires ; pour répondre à la question « comment les prolétaires, mutilés par le travail, peuvent se transformer en classe hégémonique ? », il penche parfois vers une sorte de déterminisme sociologique optimiste : la croissance du capital, en concentrant les prolétaires dans des grandes usines, favorise la croissance de l’organisation et l’élévation du niveau de conscience. Par contre, dans les écrits politiques, il est question de la lutte de classes et de son issue incertaine, ce qui implique une part de contingence et une causalité ouverte sur un champ de possibles.

Sans vouloir nier les contradictions chez Marx et la tentation déterministe – notamment dans l’Introduction de 1859, que Bensaïd mentionne comme exemple typique de nécessité mécanique –, il me semble que la réponse de Marx à la question ci-dessus est inspirée par la philosophie de la praxis, qui court comme un fil rouge dans ses écrits, depuis les Thèses sur Feuerbach (1845) et L’Idéologie allemande (1846) jusqu’à La Guerre civile en France (1871) : ce n’est que par sa propre praxis révolutionnaire, par son expérience dans l’action, par son apprentissage pratique, par son auto-éducation dans le combat, que la classe subversive (stürzende) peut non seulement briser le pouvoir des classes dominantes, mais se transformer elle-même, se débarrasser du vieux fatras (Dreck) qui pèse sur les consciences, pour devenir une collectivité « d’êtres humains nouveaux » pouvant fonder une nouvelle société, la société sans classes et sans domination.

On pourrait donc conclure avec Guy Debord, dont Bensaïd cite, en conclusion de son essai, le commentaire suivant : Marx est un penseur de la lutte, et non d’abord de la loi.


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