Cohn-Bendit est-il toujours de gauche ?

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L’Événement : Daniel Cohn-Bendit, voilà l’ennemi ? Vous qui faites partie de la gauche radicale, vous devez vous sentir à l’unisson des attaques contre la tête de liste des Verts ?

Daniel Bensaïd : Il y a un effet pervers de bulle médiatique qui pousse à l’exagération des deux côtés. Nous avons eu droit à une campagne démesurément apologétique et sacralisante, maintenant à quelques articles critiques. Restons sobres et sereins : ce n’est pas une question de personne, mais un problème politique qu’il faut traiter politiquement.

L’Événement : D’accord, parlons politique : il est de gauche, Cohn-Bendit ?

Daniel Bensaïd : Pas moins que Jospin ou Delors ! Il se revendique de la gauche plurielle : prenons-en acte. Mais, alors que je suis favorable à une gauche de gauche, il incarne plutôt une gauche du centre, celle de Tony Blair ou de Gerhard Schröder. Malgré certains points d’accord sur lesquels nous nous sommes retrouvés (et nous retrouverons j’espère encore), comme la régularisation des sans-papiers, je suis en désaccord avec Cohn-Bendit sur l’essentiel : il était pour la guerre du Golfe en 1991 (et les armes pour la faire !), pour l’Europe libérale de Maastricht et l’indépendance de la Banque centrale, pour Nicole Notat et Esprit contre la grève « ringarde » des cheminots en 1995. Il est favorable aux fonds de pension…

L’Événement : Cette gauche « moderne » n’est-elle pas en train de tuer la vôtre ?

Daniel Bensaïd : La gauche a la peau plus dure que ça. On n’y échappe pas si facilement. Le clivage gauche/droite n’est pas facile à effacer. La vraie question est de savoir si c’est la gauche sous hégémonie social-libérale ou une gauche intransigeante, radicalement opposée à la logique marchande et capitaliste, qui l’emportera.

L’Événement : Cette gauche social-libérale vous paraît-elle différente de la droite ?

Daniel Bensaïd : Du point de vue idéologique, les différences se sont estompées. En un an et demi, de l’adhésion à l’Europe financière au plan Juppé, repris pour l’essentiel, en passant par les privatisations et le toilettage des lois Pasqua, la gauche s’est, malgré des promesses de campagne bien timides, reniée sur l’essentiel. On pourrait donc avoir le sentiment que c’est blanc bonnet et bonnet blanc. Cependant la distinction ne s’opère pas dans le discours, mais dans les relations à la société. Quand elle gagne, la droite n’a de comptes à rendre qu’à ses commanditaires des milieux d’affaires. Bien que la gauche de gouvernement ait de plus en plus de liens avec ces milieux, elle reste néanmoins dépendante des aspirations des milieux populaires : Allègre, par exemple, est obligé de battre en retraite de crainte d’un vote sanction de l’électorat enseignant, majoritairement de gauche.

L’Événement : Gauche ou droite ? La question européenne est-elle encore un vrai clivage ?

Daniel Bensaïd : La ligne de front sociale, celle qui oppose dominants et dominés, peut être recoupée par d’autres clivages, notamment sur la question européenne. Dans un entretien au Monde, fin août, Cohn-Bendit opposait les nationalistes de gauche et de droite (y compris les « contestataires d’extrême gauche » !) à ceux qui veulent « accélérer la construction européenne ». C’est une fausse symétrie : pour moi, accélérer la construction européenne avec Madelin est aussi inacceptable que d’opposer à Maastricht une union sacrée avec Villiers. Mais je crois que le cadre national peut conduire à une logique défensive et régressive. Il faut définir un espace de lutte européen. Ce n’est pas par passion lyrique : je me sens culturellement plus andalou ou méditerranéen que rhénan, et les génuflexions de nouvel an devant un fétiche monétaire me semblent ridicules, voire répugnantes. Que l’on soit RMiste en euros ou en francs, l’important c’est que l’on soit chômeur et RMiste. Néanmoins, la dimension européenne paraît la bonne échelle pour traiter certaines questions : ainsi, si on réalise une baisse concertée du temps de travail, on ne peut plus nous opposer le problème de la sacro-sainte concurrence. Il y a eu Vilvorde, les euromarches contre le chômage, l’eurogrève des cheminots. C’est très modeste, mais, si on ne fait pas vivre, dans les têtes et les pratiques, cet espace européen de la lutte, on se fera casser. Il faut marcher sur deux jambes : défendre les rapports de forces existant dans les cadres nationaux et en construire de nouveaux au niveau européen.

L’Événement : Si je comprends bien, aux Européennes, vous n’allez pas voter pour la liste Cohn-Bendit ?

Daniel Bensaïd : Résolument pas ! Je soutiendrai évidemment la liste LCR-LO conduite par Ariette Laguiller et Alain Krivine. Des deux mains.

Propos recueillis par Jeanne Dantes

L’Événement du 14 au 20 janvier 1999

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