Marx hors les murs

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Par Roger-Pol Droit

Sous le dogme, la pensée vivait toujours. Fin du communisme d’État aidant, Daniel Bensaïd offre un Marx complexe, passionnant. Un Marx en liberté.

Il existe plusieurs Marx. Ils se succèdent, mais l’un ne supprime pas l’autre. En regardant bien, on les voit coexister, se superposer de différentes manières, se répondre. Impossible de les énumérer tous. En simplifiant, trois figures principales se détachent.

Marx I (XIXe siècle), portraits au crayon, barbe folle et daguerréotypes : étudiant allemand nourri de droit et de philosophie, journaliste en exil (Paris, Bruxelles, Londres) aux prises avec une misère relative mais persistante, fondateur de la Ligue des communistes, auteur d’une œuvre à la fois interminable et inclassable où se mêlent, dans des proportions pas faciles à déterminer, l’héritage de Hegel et celui des Lumières, la critique de l’économie politique anglaise et l’analyse des mouvements révolutionnaires.

Marx II (XXe siècle), imagerie officielle, pilosité bien peignée, médaillon de père fondateur : créateur d’une science de l’histoire, explorateur de ses lois de fonctionnement, inventeur des formules du matérialisme dialectique et du matérialisme historique, pionnier de l’émancipation socialiste, théoricien infatigable et infaillible des certitudes révolutionnaires, caution des manuels de marxisme, justification du dogme des pouvoirs communistes. En moins de cent ans, près de la moitié de l’humanité a vécu sous des régimes politiques se réclamant de son nom. Le philosophe rebelle est devenu penseur d’État. À la fin du siècle, ces États communistes disparaissent pour la plupart. Ceux qui subsistent sont en crise.

Depuis 1989, on voit se dessiner la possibilité d’un Marx III, qui sera peut-être celui du prochain siècle. Tension entre plusieurs visages, unité ouverte, discordance, pluralité animée. Il ne s’agit plus de savoir, avant toutes choses, quel tableau est fidèle, quel portrait authentique. Il est plutôt question de saisir les mouvements de cette pensée complexe en ayant en tête leur capacité d’action présente. Après le Mur de Berlin, Marx commence à échapper de plus en plus vivement aux murs du marxisme. Plusieurs travaux l‘ont déjà indiqué, parmi lesquels ceux de Michel Vadée Marx, penseur du possible et de Jacques Derrida Spectres de Marx.

Cette rentrée confirme la renaissance d’une réflexion, indissociablement philosophique et politique, qui prend source chez Marx. Un important colloque se tient actuellement, et jusqu’au 30 septembre, à Paris-X/Nanterre. Et plusieurs parutions simultanées, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps, s’appuient sur une lecture attentive du Capital et des Grundrisse. Dans ce processus, les deux livres complémentaires de Daniel Bensaïd devraient jouer un rôle décisif. Fruits d’un long travail, ils présentent de la pensée de Marx et de son actualité une analyse qui devrait faire date, ouvrant des perspectives et des polémiques qui sans doute ne s’épuiseront pas de sitôt.

Comment procède Daniel Bensaïd ? Il désencercle. Une triple enceinte d’erreurs et de contresens nous empêcherait de saisir combien Marx est encore actuel, et peut-être à venir. Ces malentendus à défaire concernent l’histoire, les classes, le savoir. On a fait de Marx un champion du déterminisme, le héraut d’une philosophie de l’Histoire habitée par la nécessité inéluctable du progrès et des révolutions. Rien n’est plus éloigné de sa démarche : il affirme constamment l’impossibilité de prédire l’avenir. Penseur de l’aléatoire, de l’incertain, voire de l’improbable, il serait aux antipodes de la conception mécaniste qu’on lui prête encore trop souvent.

L’histoire n’est pas le lieu où s’inscrit un sens. Il n’existe pas, sous le foisonnement infini des événements, un grand dessein qui ordonnerait leur chaos. Toute la démarche de Marx, selon Daniel Bensaïd, combat ce mauvais roman de l’histoire universelle. Contre Popper, qui reproche à Marx de croire l’avenir prédictible, il rappelle que pour Marx « l’histoire ne fait rien ». Elle n’a pas d’issue assurée. Rien jamais ne garantit contre les échecs, les oublis, les naufrages. Primat du politique : des possibles s’affrontent, la lutte seule les départage. Point essentiel, bien vu par Benjamin et par Gramsci, qui écrit dans ses Cahiers de prison : « On ne peut prévoir que la lutte. »

La révolution n’est jamais, stricto sensu, « à l’ordre du jour ». Elle est toujours hors programme, saut périlleux et intempestif, avancée dans l’inconnu. Elle vient rompre le cours normalisé du temps, fracturant la succession monotone des mécanismes qu’on peut prévoir. Idée centrale des deux ouvrages : Marx a ouvert la possibilité d’une nouvelle manière de penser la temporalité. Le terme allemand zeitwidrig, qui revient sous sa plume dans différents contextes, évoque l’intempestif, ce qui vient jouer à contretemps, en décalage. Sa manière d’écrire l’histoire mettrait en jeu une forme de temporalité non linéaire, un temps feuilleté, mais aussi troué, désaccordé, jamais totalement contemporain de lui-même.

Ce temps discordant, hors des murs bien scellés de la causalité, comment s’engendre-t-il ? D’autre part, s’il est vrai que l’horloge mesure tout dans la société marchande, comment se mesure à son tour cette mesure ? Ces interrogations ultimes aboutissent, dans Le Capital, à l’idée que le temps lui-même est un rapport social. Daniel Bensaïd écarte ainsi, de proche en proche, les erreurs formant le deuxième cercle. Non, Marx ne définit pas les classes. Ou si peu que c’est parfois pire que rien. Ce n’est pas négligence elle serait incompréhensible. Ce n’est pas non plus le résultat d’on ne sait quelle incohérence. Pour expliquer l’existence des classes, Marx analyse leur lutte, et cela suffit. Car les classes ne sont pas des éléments isolés existant indépendamment de leur conflit. C’est leur antagonisme même, comme Althusser l’avait souligné déjà, qui les produit.

L’apport de Marx ne peut donc se réduire à une sociologie empirique. Il ne construit pas son analyse du capitalisme sur le constat que des groupes sociaux se distinguent par leur relation à la propriété, par leur revenu, par leur place dans la production. Il ne déduit pas les mécanismes de la circulation du capital ou la production de la plus-value en observant comment se comportent bourgeois et prolétaires. C’est l’inverse : il montre de quelle façon le processus capitaliste engendre et la lutte et les classes qui s’y affrontent. Priorité à la logique interne des situations sur l’objectivité prétendue des constatations sociologiques.

Dernier mur : la nature du savoir que Marx met en œuvre. Selon Daniel Bensaïd, on passe à côté de sa spécificité si l’on persiste à croire que Marx bâtit une science de l’économie comme la physique construit une connaissance de la nature. La différence ne réside pas essentiellement, comme l’a cru Popper, dans l’absence d’expérimentation et dans l’impossibilité d’exposer la théorie marxiste à l’éventuel démenti des faits. Elle tient au maintien d’un rôle pour la décision philosophique. Marx est positiviste, voire scientiste, mais pour une part seulement. Il insiste d’autre part sur sa fidélité à l’idée de la « science allemande », le projet, incarné par Hegel, d’un savoir où l’élaboration philosophique ne disparaît pas devant la positivité. Souligner cette tension, c’est encore retrouver le mouvement.

Bien d’autres analyses scandent ces deux livres. Marx, l’intempestif rompt des lances contre le « marxisme analytique » de Jon Elster ou contre les tentatives d’union carpe-lapin entre Marx et Rawls, notamment. La Discordance des temps, avec lyrisme parfois, fait place à Benjamin et à Péguy, entre autres. Daniel Bensaïd a parfois tendance à se répéter. L’important n’est pas là. Son propos « pur et dur » fera sourire les désabusés. Mais son espérance encore violente n’évoquera pas forcément une espèce disparue aux enfants d’Eurodisney et de Jurassic Park. Par temps de cynisme, voilà une rareté.

Roger-Pol Droit
Le Monde du 29 septembre 1995


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