Vous le saurez avant l’heure d’« Apostrophes »

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Ce soir sur Antenne 2, à 21 h 30, Apostrophes a pour thème la Révolution. Parmi les invités qui l’évoqueront une nouvelle fois, Daniel Bensaïd, professeur de philosophie à l’université de Paris VIII, qui vient de publier dans la collection Le Vif du sujet (chez Gallimard), Moi, la Révolution. Pamphlet dans sa forme, ce livre se révèle dans le secret de son argumentation comme un essai de philosophie historique décapant et drôle.

Panorama du Médecin : Pourquoi trouvez-vous la célébration du bicentenaire frivole ?

Daniel Bensaïd : A cause de « l’enflure » des festivités, notamment celles du 14 juillet. La démesure est en proportion inverse du débat d’idées politiques sur l’héritage de la Révolution. Sa médiatisation est d’autant plus débridée qu’il y a malaise à trouver des points d’équilibre dans la commémoration de la révolution. Difficile de l’évoquer dans des temps qui proclament que l’ère des révolutions est close, et heureusement close.

Panorama du Médecin : Escamote-t-on ainsi la Révolution ?

Daniel Bensaïd : Il y a déjà escamotage de fait dans les dates. Depuis le début, on a choisi délibérément de mettre en valeur, de manière quasi unique, 1789. Agir ainsi, c’est dans la symbolique même, un choix de dépolitisation. Comme s’il y avait un moment heureux de la Révolution démocratique sur lequel on arrêterait l’image pour masquer la face d’ombre et honteuse de ce qui a pu s’ensuivre.

Panorama du Médecin : Justement, la Révolution doit-elle être prise comme un bloc, selon le mot de Clémenceau ?

Daniel Bensaïd : Oui et non. Clémenceau n’avait raison qu’à moitié : ce bloc n’est ni compact ni homogène. On ne peut pas l’avaler d’une seule bouchée. Fissuré et contradictoire, c’est une sorte de fruit rond où le ver s’est mis.

Panorama du Médecin : Quelles sont finalement les grandes dates de la Révolution ?

Daniel Bensaïd : La réunion des États généraux, le 14 juillet bien sûr, le 23 août, jour de la Déclaration des droits de l’homme, le 10 août 1792, le 25 septembre 1792, la proclamation de la République sont les dates qui donnent le rythme officiel. Mais il y a également les négatives, comme celle du 17 juillet 1791, la fusillade du Champ-de-Mars.

Panorama du Médecin : Et la Nuit du 4 août, l’abolition des privilèges ?

Je l’ai sautée un peu intentionnellement parce que c’est une date ambiguë. On peut certes saluer sa valeur symbolique, mais derrière sa générosité affichée, il y a le sort fait aux paysans…

Panorama du Médecin : Que voyez-vous de choquant dans « l’accouplement Révolution-République » ?

Daniel Bensaïd : Parce que mon livre est un peu polémique, j’ai forcé le trait, mais la vérité est que, sous prétexte de commémorer la Révolution, c’est la République qu’on célèbre, ou plutôt un certain ordre républicain dans lequel le souffle de la subversion a été maîtrisé. Et puis, le bellicisme girondin et l’esprit de conquête, ce n’est pas le fait de la Révolution, mais de la République.

Panorama du Médecin : Quand s’arrête la Révolution ?

Daniel Bensaïd : Avant, on apprenait que c’était à l’avènement de l’Empire. La cassure s’est faite au 9 Thermidor. Mais peut-on dater précisément l’arrêt de la Révolution ? En fait, dès novembre 1793, la mise au pas du mouvement populaire a marqué le commencement de la fin.

Panorama du Médecin : Conclusion ?

Daniel Bensaïd : A fêter avec ce faste le bicentenaire, on a l’impression de célébrer une révolution triomphante, alors qu’elle n’a fait que bouleverser un ordre établi ; dans ses promesses et ses espoirs, elle a été plutôt vaincue. La Révolution, selon le mot de Péguy, est une « victoire-défaite ».

Panorama du médecin
, 30 juin 1989.
Propos recueillis par Pierre Canavaggio


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