Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

2005

« Fragment mécréant »

Les défaillances de la nation civique relancent le différend sur le partage entre laïc et religieux. Dans ce branle anxiogène du monde, devrons-nous subir aussi le réinvestissement de la politique par la théologie, les croyances religieuses venant en renfort de nations fragilisées et de légitimités en ruine. La « communauté des croyants » en terre d’islam occupe ainsi partiellement le vide laissé par la crise des États-nations décolonisés et par l’effondrement du grand rêve socialiste. Aux États-Unis, l’État soutient les entreprises caritatives privées au détriment des formes de solidarité publique. Confrontée à l’énigme de « frontières naturelles » introuvables, l’Union européenne est tentée de ressourcer son identité dans ses origines judéo-chrétiennes.

« Ne soyons pas religieux, même avec Renan », disait le premier Péguy, socialiste et libertaire. Voici venu le temps d’une seconde sécularisation. Après avoir refoulé la foi dans le domaine privé, il devient urgent d’y expédier aussi la nationalité découplée de la citoyenneté, de radicaliser le droit du sol ou de résidence, contre le droit du sang et de l’origine. De spatialiser la citoyenneté, au lieu de l’inscrire dans une temporalité généalogique.

C’est la réponse qu’esquissait jadis Otto Bauer devant la décomposition de l’Empire multinational austro-hongrois. Il avançait l’idée d’une « autonomie culturelle », linguistique et scolaire, sans séparation étatique. Sans doute était-ce une tentative de réponse à une situation spécifique d’un territoire aux populations inextricablement mêlées. Les migrations et les déplacements massifs de la mondialisation lui donnent une actualité accrue. La « nation culturelle » permettrait de concilier l’autre monde possible, invoqué par les forums sociaux mondiaux et continentaux, avec la reconnaissance revendiquée, en réponse à l’uniformisation marchande, par les peuples indigènes d’Amérique latine ou d’ailleurs. La tentation de supprimer la double nationalité ou de restreindre le droit au regroupement familial irait dans le sens inverse, d’un ré-enracinement de la nationalité dans les limites d’un territoire sous haute surveillance sécuritaire.

Fragments mécréants, éditions Lignes, 2005

Haut de page