Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Irréductible à sa lettre

Par Didier Epsztajn

Commençons par un pas de travers, du côté de chez Swann et de l’énigmatique dernière phrase : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas genre ! »

« Le Capital est construit comme La Recherche du temps perdu  » et Daniel Bensaïd indique : « Chez Proust, on part de la madeleine. On la croque, il en sort tout un monde : le côté de Méséglise et le côté de Guermantes, et tout un système de valeurs apparaît. Marx part de la marchandise, de ce qu’on a sous la main de plus banal, une table, un crayon, une paire de lunettes. On l’ouvre, et il en sort le travail abstrait et le travail concret, la valeur d’usage et la valeur d’échange, le capital constant et le capital variable, le capital fixe et le capital circulant… Tout un monde, là aussi ! Et, au bout de la recherche ou de la critique, la boucle est bouclée. Dans Le Temps retrouvé, le côté de chez Swann et celui de Guermantes finissent par se rejoindre. Dans le procès de la reproduction d’ensemble, on retrouve le Capital en chair et en os, comme grand sujet vivant de la tragédie moderne. »

J’en reviens à la phrase qualifiée d’énigmatique. Énigmatique car figurant à contretemps au début de l’ouvrage alors que sa réelle compréhension, au moins dans ma lecture, se concrétise lors d’une remémoration, la scène du bal du temps retrouvé. Une logique qui fait du tout l’éclairage sensible d’une partie indispensable cependant à la construction de la totalité. Nous ne sommes pas, en effet, si loin de Marx.

Mais laissons, cette digression et revenons à l’ouvrage, à un mode d’emploi de l’increvable Karl et à son actualité retrouvée. Daniel Bensaïd choisit de dérouler le temps, pour présenter la vie et les écrits de Marx. En contrepoint, des dessins de Charb. Une présentation, qui aussi simplement que possible mais sans simplisme, vise à introduire la modernité de l’anticapitalisme du vieux barbu.

Sans m’y attarder, je cite les titres des premiers chapitres « Comment on devient barbu et communiste », « De quoi dieu est mort ? », « Pourquoi la lutte, c’est classe », « Comment le spectre devint chair et pourquoi il sourit », « Pourquoi les révolutions ne sont jamais à l’heure ».

Dans ce dernier chapitre, contre la vulgate du train de l’histoire, l’auteur nous rappelle que « l’histoire n’a pas de sens prédéterminé », qu’elle ne fait rien, « qu’elle ne poursuit pas de fin préalable », mais « qu’elle reste cependant intelligible ». Avec Walter Benjamin, il convient, hors de la ligne droite, de penser les embranchements et les bifurcations ; de penser politiquement l’histoire et historiquement la politique. Ce qui éclaire et permet de concevoir que « les révolutions nouent en gerbe un ensemble disparate de déterminations. Elles combinent des temps désaccordés. S’y chevauchent les tâches d’hier et de demain. C’est pourquoi elles sont inconstantes, propices aux transfigurations et aux métamorphoses, irréductibles à une définition simple, bourgeoise ou prolétarienne, sociale ou nationale » et Daniel Bensaïd d’ajouter : « Dans une histoire ouverte, la politique tranche entre plusieurs possibles. Il n’y a plus de développement normal, opposable à des anomalies, à des déviances ou des malformations historiques » ; et aussi : « Le présent n’est pas un simple maillon dans l’enchaînement mécanique du temps. Il est par excellence, le temps rythmé et brisé de la politique, le temps de l’action et de la décision. »

Le livre se poursuit par « Pourquoi la politique perturbe les horloges » et « Pourquoi Marx et Engels sont des intermittents du parti » avant d’entrer dans le cycle infernal de la marchandise, de l’argent, du capital : « Qui a volé la plus-value ? Le roman noir du capital ». L’auteur subdivise ce chapitre, en analysant « la scène du crime, le procès de production du capital » et ses vedettes (la marchandise, la force de travail, la valeur, etc.), « le blanchiment du butin : la circulation du capital » avec les cycles, les métamorphoses, et l’accumulation, puis « le fade du grisbi : le procès de la production capitaliste ». Daniel Bensaïd nous rappelle que Le Capital n’est pas un manuel d’économie mais une critique de l’économie politique.

Les crises sont traitées dans le chapitre suivant, « Pourquoi le capital-risque la crise cardiaque ». Contre les aveuglements du libéralisme ou les théories catastrophistes, l’auteur insiste particulièrement sur : « Les crises sont donc inévitables, mais surmontables. La question est de savoir à quel prix et sur le dos de qui. La réponse n’appartient pas à la critique de l’économie politique, mais à la lutte des classes et aux acteurs politiques. »

Ces chapitres sont tout à fait abordables par une lectrice ou un lecteur qui ne dédaigne pas la réflexion théorique, sous prétexte qu’il manque les dernières pages du livre ou que seule compterait la pratique (les mains dans le cambouis de certains).

Puis l’auteur aborde l’écologie : « Pourquoi Marx n’est ni un ange vert ni un démon productiviste » et les problématiques scientifiques « Comment et à quoi pense le Dr Marx » dont j’extrais deux longues citations.

« ... Les faits ne parlent jamais d’eux-mêmes. Que cela dépend du regard, de la lumière qui les éclaire, du contexte, du point de vue de la totalité. Que les apparences ne sont pas le fidèle reflet de l’essence, mais qu’elles n’en sont pas non plus le simple voile, puisqu’elles sont le paraître de l’être. Qu’il n’y pas le hasard d’un côté et la nécessité de l’autre, sagement séparés, mais que la nécessité a ses hasards et le hasard sa nécessité. Que le producteur est aussi un consommateur, que le salaire qui apparaît au capitaliste individuel comme un coût de production est aussi, pour le capital en général, une demande solvable. Qu’il n’y a pas une opposition irréductible entre le gréviste et l’usager, car l’usager d’aujourd’hui est le gréviste de demain et vice versa. »

« Pour Marx, ses découvertes ‹ scientifiques › propres résident donc dans :

– la mise en évidence des formes générales encore indifférenciées de la plus-value et du caractère double du travail ;

– la compréhension du capital comme rapport social ;

– la compréhension du fait que la valeur d’usage ne s’abolit pas dans la valeur d’échange, mais conserve son importance spécifique ;

Ces découvertes mettent à nu l’importance :

– de la forme générale – de la structure – par rapport au chaos de la ‹ macédoine › empirique ;

– du rapport social inscrit dans la totalité en mouvement. »

Dans son dernier chapitre justement titré « Un héritage sans propriétaires, en quête d’auteurs », Daniel Bensaïd souligne que « l’héritage d’une œuvre, surtout lorsqu’elle est tournée vers l’action pratique, est irréductible à sa lettre » et qu’il est nécessaire d’établir à partir du programme de recherche du bon vieux Karl « un rapport étroit avec la pratique renouvelée des mouvements sociaux et avec les résistances à la mondialisation impériale ».

Une approche bien plaisante, une ouverture sur de nombreux débats. Une lecture permettant de mieux comprendre une pensée ouverte, évolutive et non dogmatique n’en déplaisent aux lectures libérales, staliniennes ou universitaires.

En fonction de mes subjectivités et de mes centres actuels d’intérêt, j’ai privilégié un certain mode d’emploi. Certain-e-s en choisiront d’autres, tout aussi valide.

Un livre pour comprendre le monde « afin de changer, au lieu de se contenter de le commenter ou de le dénoncer ».

Puis vient le temps de la dispute et des actions politiques.

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