Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

octobre 2009

Jean-Marc Rouillan, le deuil de l’innocence

Le deuxième volume des mémoires de Jean-Marc Rouillan est très justement sous-titré : Le Deuil de l’innocence : un jour de septembre à Barcelone [1]. Il est construit comme une remémoration organisée, à la manière d’une tragédie classique ou d’un rituel de corrida (le thème de la corrida revient de façon lancinante en contrepoint du récit), autour d’une unité de temps et de lieu : le jour fatidique de septembre 1973 où Salvador Puig Antich, « El Metge », est tombé à Barcelone. Ce jour fait écho à un autre jour tragique de la semaine précédente, le 11 septembre 1973 à Santiago du Chili.

Introduit par la complainte d’un prisonnier à la mémoire de Puig Antich, chaque chapitre évoque une séquence de la journée (l’aube, le matin, midi, l’heure du repas, l’après-midi, le rendez-vous, la nuit) qui s’écoule vers un dénouement annoncé : « En septembre 1973, seule la terminologie tauromachique décrit exactement la situation du combat. Nous sommes rendus au troisième tercio de lidia, celui de la faena, rythmé par la muleta agile et palpitante. Chaque jour, chaque seconde est peut-être notre jour, notre seconde. Déjà, nous nous habillons de lumière » (p. 19). Jusqu’au temps du duende, et jusqu’à l’heure du descabello (p. 135).

Ce qui nous parle encore, près de quarante ans plus tard, c’est l’innocence intacte de ces jeunes gens rebelles, réunis pour une conjuration minuscule contre l’ordre établi. Ils ont entre vingt et vingt-trois ans, et un culot monstre. Au début des années 1970, contrairement aux personnages du film inspiré de Jorge Semprun (futur ministre de Felipe Gonzales) La Guerre est finie, pour eux comme pour nous, la guerre civile espagnole n’était pas finie. Elle continuait. La dictature franquiste était toujours là. Les exécutions (de Julian Grimau en 1962) et les procès (Burgos en 1970) continuaient. Cela faisait moins de dix ans que les derniers guérilleros étaient tombés les armes à la main, Quico Sabaté en 1960, Caraquemada en 1963.

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Atelier Formes Vives

À Toulouse, les vétérans et les rescapés de la Retirada sortaient en silence, l’œil humide et le cœur serré, des cinémas où l’on projetait le Mourir à Madrid de Frédéric Rossif. Chaque dimanche, la Bourse du travail bruissait des récits toujours recommencés de la bataille de Teruel ou de la défense de Madrid. On évoquait mai 1937, l’assaut de la Telefónica, le siège du Poum à l’hôtel Falcon sur les Ramblas. Les jeunesses communistes espagnoles comptaient plus de militants dans cette capitale de l’exil que les jeunesses communistes françaises. Et puis, il y eut les braises de 1968 : « Notre colère est porteuse de la croyance en un autre avenir. Pour nous, Mai 68 n’était pas un accident, mais une répétition. La révolution est possible, à portée de main et de rêve » (p. 66). Une répétition générale, pour nous aussi, qui étions pressés d’écrire la suite, car l’histoire nous mordait la nuque et nous étions convaincus que l’heure de la revanche contre le nazisme, la collaboration, les guerres coloniales, la révolution espagnole abandonnée et trahie, allait bientôt sonner.

La frontière était proche. L’Espagne, ce n’était pas la destination exotique des vacances à bon marché, ni une simple affaire de solidarité. C’était notre cause, passionnément. En 1973, nous aurions très bien pu croiser Rouillan et ses camarades à Barcelone. Il est probable que nous n’aurions pas échangé que des amabilités. Nous menions notre guerre différemment. Pourtant, nous avions bel et bien le même ennemi. Nos camarades ont partagé les mêmes prisons, y compris la même évasion de la prison de Ségovie, en 1976, au cours de laquelle Oriol Solé fut assassiné et la plupart des fugitifs, dont bon nombre de nos camarades de la LCR/ ETA VI, repris.

Le deuil de l’innocence ? Jusqu’alors, les actions succèdent aux actions, l’audace le dispute à l’intrépidité. Au prix de risques démesurés, l’enlèvement d’un policier terrorisé sert seulement à faire un pied de nez à la flicaille. Il y a de l’humour, de l’insouciance, et ces amitiés sans effusions inutiles, scellées dans le combat et le danger partagés. C’est avec pudeur, sans épanchements, sans héroïsation démonstrative que Rouillan évoque Puig Antich, ce jeune homme de vingt-trois ans que l’on voit sur la photo de couverture (qui semble extraite de La Fureur de vivre) au guidon d’une moto, chemise ouverte, mèche en bataille, mégot aux lèvres. Il sera le dernier condamné exécuté par étranglement, le 2 mars 1974, le supplice du garrote vil [2] : « Il mit longtemps à mourir. Dix-huit minutes avant que le docteur ne le considère comme mort » (p. 163). Comme si le temps s’était arrêté sur l’image du Metge chevauchant sa motocyclette, il a rejoint le cortège des « professionnels de la jeunesse », de tous ces révoltés figés à jamais dans l’élan intact de leur générosité.

Plutôt laconique, il avait eu le pressentiment de sa fin. Évoquant Ravachol qui n’aurait pas pu, sous le couteau de la guillotine, achever son cri, « Vive la révo… », il s’était promis de crier à la face des bourreaux « Vive l’anarchie ! », bien qu’il ne fût pas anarchiste, mais parce que « ça sonnait plutôt bien » (p. 101). La retenue de Rouillan est sans doute le plus profond hommage qui puisse lui être rendu. Au lieu de mythifier le martyre de son camarade, il l’associe à la longue cohorte des maquisards, des centaines et des centaines de communistes et d’anarchistes, tombés sous les balles de la Guardia Civil. Évoquant les lendemains amers de la transition négociée après la mort de Franco, il écrit : « Dans cette ambiance de grand renoncement, les sœurs de Salvador ont tenté de le faire réhabiliter par les nouveaux tribunaux militaires. On peut comprendre leur démarche. Mais au fond de moi, je sens qu’elles sont en contradiction avec les résolutions de notre camarade. Il n’était pas innocent. Aucun de nous ne l’était. Du fait de notre choix d’affronter la dictature par les armes » (p. 161). Les vainqueurs n’ont pas à décider de l’innocence ou de la culpabilité des vaincus : la responsabilité assumée des actes que l’on a voulus est au-delà de cette logique binaire. Contre le nazisme, rappelait David Rousset dans Sur la guerre, les « victimes innocentes » se « défaisaient très vite » : « Nous étions des coupables, c’est ce qui faisait notre force. » Coupables, c’est bien sûr le vocabulaire des juges pour condamner la responsabilité assumée d’une action consciemment choisie.

Ce que l’on comprend très bien, au fil des pages de Rouillan, c’est que la journée fatale de septembre 1973 marque le passage irréversible du jeu – l’enlèvement cocasse du policier chargé de porter au commissariat la revendication d’une expropriation de banque (p. 70) – à la tragédie. L’affaire Puig Antich est de celles sur lesquelles on ne se réconciliera jamais.

Contretemps n° 4 (nouvelle série), octobre 2009
www.danielbensaid.org

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Notes

[1] Jean-Marc Rouillan, De mémoire (2). Le deuil de l’innocence : un jour de septembre 1973 à Barcelone, Agone, 2009.

[2] Les cinq derniers militants assassinés par la dictature franquiste, en 1975, ont été fusillés.