Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

novembre 1990

La mort de Louis Althusser

« Un univers de pensée aboli »

Il y a, autour de la mort de Louis Althusser, une sorte d’embarras journalistique, un hommage chargé de mauvaise conscience. Et pour cause. Le Parti communiste (oppositions incluses) ne saurait oublier les années de friction théorique s’achevant dans la rupture politique, avec le XXe Congrès et Ce qui ne peut plus durer dans le Parti communiste [1]. Quant aux disciples, une part importante a versé dans la renégation, l’autre a évolué, dans des directions divergentes et parfois contraires. De sorte qu’il n’existe plus, à proprement parler, « d’althussériens », comme on disait naguère, avec un soupçon de suffisance tribale pour ceux qui en étaient, avec un zeste d’aigre dérision pour ceux qui n’en étaient pas.

La cérémonie des adieux journalistiques tourne donc autour du pot. Défenseur de l’anti-humanisme théorique, Althusser n’a droit qu’à une révérence humaniste, où l’on célèbre la gentillesse, la rigueur, les qualités pédagogiques de l’homme, où l’on se recueille pudiquement sur son drame personnel, mais où l’on glisse discrètement sur son œuvre, en jetant sur sa tombe une dernière poignée de concepts.

La franchise témoigne davantage de respect que les indulgences pressées. Comme la plupart des apprentis communistes de l’époque, nous avons lu Althusser avec passion et inquiétude, crayon en main, soulignant et annotant, discutant longuement. Artous et moi, encore sous le choc du massacre indonésien, pendant les fêtes de Noël 1965, dans une salle d’école surchauffée, au pied du causse aveyronnais. Mais, dans la JCR d’avant 68, il n’y eut guère d’« althussériens ». Faisant flèche de tout bois, nous allions plutôt chercher chez Korsch, Lukacs, Reich, Lucien Goldmann, Lefebvre, Sartre même, les sarments disparates d’un contre-feu à ce que nous percevions comme un nouvel avatar de la machinerie positiviste universitaire renforcée par la toute puissance de la raison d’État stalinienne.

En 1968, Ernest Mandel publiait sa Formation de la pensée économique de Marx [2], contre-lecture polémique de Marx, critiquant à la lumière des Grundrisse la notion de « coupure épistémologique ». En 1975, nous avons publié chez Bourgois un recueil collectif d’articles, tout simplement intitulé Contre Althusser, et frappé, pour faire bonne mesure, d’un sigle de la Ligue à la faucille particulièrement affûtée [3]. Mais les vents conceptuels avaient déjà viré, et Jacques Rancière venait juste de produire son pamphlet philosophique sur La leçon d’Althusser [4].

En somme, nous étions vigoureusement « anti ».

Jusqu’à l’excès.

Comment, avec le recul, comprendre la fascination, positive ou hostile, devant des textes, qui, à la relecture, semblent vieillir vite et, somme toute, assez mal ?

En s’efforçant de donner au marxisme ses lettres de scientificité, en versant du vinaigre dans la coupure épistémologique, Althusser émancipait la théorie de la tutelle tatillonne et quotidienne du politique. Il nous libérait du temps encore tout proche de la guerre froide, celui des « philosophes armés », « philosophes sans œuvres que nous étions, mais faisant politique de toute œuvre » [5]. Désormais, à l’écart des péripéties de la crise ouverte du stalinisme, « la pratique théorique est bien à elle-même son propre critère, contient bien en elle des protocoles définis de validation de la qualité de son produit, c’est-à-dire les critères de la scientificité des produits de la pratique scientifique ». Pour des étudiants communistes en conflit avec la figure totémique du parti, cette émancipation de la théorie donnait le signal d’une effective liberté de penser.

Du même coup, Althusser apportait au marxisme une nouvelle dignité scientifique. Fini le temps des intellectuels mercenaires et pétitionnaires, confinés aux chaires de l’Université nouvelle, mais tenus par l’Université officielle, pour des intrus. Dès l’introduction à Pour Marx, Althusser avouait cette frustration de l’intellectuel communiste : « Il n’était pas d’issue pour un philosophe. S’il parlait ou écrivait philosophie à l’intention du parti, il était voué aux commentaires, et à de maigres variations à usage interne sur les Célèbres citations. Nous n’avions pas d’audience auprès de nos pairs. » Passant de la lutte à l’arme blanche idéologique à la sérénité majestueuse des lois scientifiques, le marxisme gagnait enfin cette précieuse reconnaissance de la paierie académique.

C’était une aubaine pour une génération en herbe, portée par le boom universitaire, et confusément soucieuse de ménager la compatibilité entre l’engagement politique et la carrière. Servants d’une nouvelle science toute puissante, puisque vraie, ces intellectuels déculpabilisés face au « parti de la classe ouvrière », devenaient eux-mêmes des producteurs, puisque, disait le maître, il fallait désormais « concevoir la connaissance comme production » et non comme vision. Ils auraient à la fois la puissance technocratique de cette science et la bonne conscience de cette cause.

Si le geste althussérien paraissait libérateur, chaque liberté offerte avait son prix.

Une théorie émancipée de la politique ? Au point de s’enfermer dans le huis clos de sa propre pratique et de rompre tout concubinage avec la pratique tout court. Quel rapport entre la prétention révolutionnaire de cet aggiornamento théorique et la politique effective du Parti en 1968 ? Dans cette paix armée entre théorie et pratique, la politique restait entre les mains politiciennes de la direction du Parti.

Un marxisme enfin élevé aux dignités académiques par la reconnaissance des pairs ? Althusser ouvrait les fenêtres et aérait les cellules étudiantes chargées des fumées froides du « diamat » orthodoxe. Il nous invitait au dialogue avec la psychanalyse, la linguistique, l’anthropologie structurale. Il encourageait une curiosité pluridisciplinaire enthousiaste. La JCR organisait des cercles d’études sur Lacan, Godelier, Foucault, Barthes et la nouvelle critique. En même temps, ce couple maudit du matérialisme historique et du matérialisme dialectique, hérité du lointain Manuel populaire de sociologie marxiste de Boukharine (étrillé à juste titre par Gramsci dans ses Cahiers de prison), légalisé par Staline en personne dans son immortelle brochure [6], légitimait encore de son autorité scientifique un passé récent plus que douteux. Althusser conjuguait le positivisme stalinien du « marxisme-léninisme » étatisé et la tradition positiviste de l’université française. Exit l’histoire ; évacuée, aux pertes et profit, puisque « la connaissance de l’histoire n’est pas plus historique que n’est sucrée la connaissance du sucre [7] ». Tous les feux étaient dirigés contre le gauchisme théorique de Lukacs, de Gramsci, accusé de « confondre dans le seul matérialisme historique à la fois la théorie de l’histoire et le matérialisme dialectique, qui sont pourtant deux disciplines distinctes [8] ». Une science de l’histoire d’un côté ? Une « science de la distinction de la vérité et de l’erreur », une métalogique, une méta-science de l’autre ? Quant à la politique, le dernier mot restait à la sagesse du parti.

Enfin, la déculpabilisation des intellectuels avait pour contrepartie le texte de 1963 sur les problèmes étudiants [9], qui constituait une intervention directe dans la crise de l’Union des étudiants communistes (UEC), fait aujourd’hui encore froid dans le dos : « Toute discussion entre communistes est toujours une discussion scientifique : c’est sur cette base scientifique que repose la conception marxiste-léniniste de la critique et de l’autocritique ; le droit à la critique et le devoir d’autocritique ont un seul et même principe : la reconnaissance réelle de la science marxiste-léniniste et de ses conséquences. » La distinction entre division technique et la division sociale du travail justifiait, au-delà de la fonction pédagogique, un certain ordre universitaire et mandarinal, à condition de repérer dans le savoir enseigné « la ligne de partage permanente de la division technique et sociale du travail, le ligne de partage de classe la plus constante et la plus profonde » entre « vraie science » et « pure idéologie ». Approche qui pouvait conduire aussi bien à la soumission devant les verdicts de la vraie science, qu’aux rébellions purement idéologiques contre tout ce qui pouvait apparaître comme fausse science bourgeoise !

« Le marxisme que nous avions appris à l’école althussérienne, conclut Rancière avec la véhémence et peut-être les outrances de la rupture, c’était une philosophie de l’ordre, dont tous les principes nous écartaient du mouvement de révolte qui ébranlait l’ordre bourgeois… En 1964, Althusser avait trouvé, pour justifier l’ordre universitaire, le concept « marxiste » de « division technique du travail ». Par là, toute la hiérarchie dans l’usine, la séparation du travail manuel et intellectuel, et l’autorité des professeurs se trouvaient « théoriquement » assurées… Marx peut bien avoir tort et Althusser raison de le corriger. Seulement il ne peut le faire sans l’affronter franchement. Mais l’histoire lui a appris qu’il valait mieux laisser Marx tranquille ; à vouloir le toucher on ne sait jamais ce qu’on peut déclencher. D’où sa fuite en avant : mieux vaut parler de Gramsci que de Marx, de Lukacs que de Gramsci, de Garaudy que de Lukacs et de John Lewis que de Garaudy : fuite en avant, toujours plus loin ; plus loin de la question : où en sommes nous avec Marx ? C’est-à-dire en dernière instance : où en sommes nous avec la révolution ? » [10]

Les textes antérieurs à l’autocritique et à l’évolution des années soixante-dix sont ceux qui firent de « l’althussérisme » une école ou un courant de pensée. Attaché à une frontière aléatoire entre science et idéologie, Althusser devait déplacer la fameuse « coupure épistémologique » par laquelle Marx est censé échapper à l’idéologie humaniste et prendre pied sur le nouveau continent scientifique, de plus en plus tard dans l’œuvre, de l’Introduction de 1857 aux dernières Notes marginales sur Wagner, seules totalement « exemptes de toute trace d’influence hégélienne » [11]. Dernier paradoxe insoutenable : Marx ne nous délivrait plus les canons de sa science que dans un dernier souffle exténué, dans un sursaut d’avant la mort…

En réalité, si Althusser s’était bien efforcé de construire le concept d’histoire, de l’arracher à la réalité chaotique de l’histoire empirique pour lui donner un statut scientifique, il était loin d’en avoir fait autant pour le concept de science, reçu sans autre forme de critique, au moment même où les révolutions scientifiques elles-mêmes bousculaient les représentations de la science.

Revenant à la politique, Althusser devait, inévitablement, rencontrer le mur du stalinisme. Il le traitait comme le produit d’une « déviation théorique », non comme une formidable contre-révolution historique, pesant de tout le poids non conceptuel de ses purges et de ses camps. Dans sa Réponse à John Lewis (en 1973 !), aux balances théoriques du matérialisme dialectique, le positif l’emportait encore de loin sur le négatif : « Staline ne peut, pour des raisons évidentes et fortes, être réduit à la déviation que nous lions à son nom… Il a eu d’autres mérites devant l’histoire. Il a compris qu’il fallait renoncer au miracle imminent de la révolution mondiale et donc entreprendre de construire le socialisme dans un seul pays, et il en a tiré toutes les conséquences : le défendre à tout prix comme la base et l’arrière de tout socialisme dans le monde, en faire sous le siège de l’impérialisme, une forteresse inexpugnable et à cette fin le doter en priorité d’une industrie lourde dont sont sortis les chars de Stalingrad qui ont servi l’héroïsme du peuple soviétique dans une lutte à mort pour libérer le monde du nazisme. Notre histoire passe aussi par là. Et à travers les caricatures et les tragédies même de cette histoire, des millions de communistes ont appris, même si Staline les enseignait comme des dogmes, qu’il existait des principes du léninisme [12]. »

Que les chars staliniens aient aussi pu servir à Prague et à Budapest, qu’il y ait eu aussi le pacte germano-soviétique, et les camps, tout cela n’était il que poignée de sable, crissant à peine sous la botte des principes un peu raidis par le dogme. Althusser s’attaquait enfin à « la déviation stalinienne » pour mieux en sauvegarder la moelle, au prix d’une épuration de l’histoire et de ses regrettables bavures. Pour lui, la « seule critique de gauche de la déviation stalinienne », c’était encore « la critique silencieuse mais en actes accomplie par la révolution chinoise ». Il est vrai que la révolution chinoise avait triomphé contre la volonté et les consignes de Staline. Mais en 1973, après la révolution culturelle et ses millions de morts, comment voir encore dans Chine une patrie de rechange du socialisme et en Mao un Staline amélioré !

Il est vrai qu’Althusser avait pris ses précautions et donné par avance la justification d’une cécité persévérante. Pour lui, les « déviations théoriques qui ont conduit aux grands échecs historiques prolétariens s’appellent : économicisme, empirisme, dogmatisme, etc. En leur fond, ces déviations sont philosophiques, et ont été dénoncées comme philosophiques par les grands dirigeants ouvriers, Engels et Lénine les tout premiers. Mais nous sommes alors bien près de comprendre maintenant pourquoi elles ont submergé ceux même qui les dénonçaient : est-ce que d’une certaine manière elles n’étaient pas inévitables en fonction même du retard nécessaire de la philosophie marxiste ». Heureuse philosophie, qui peut se permettre d’arriver après la bataille et poser son regard crépusculaire sur le champ des ruines, ayant laissé la pauvre politique, la vulgaire pratique patauger toute la journée dans le sang de la bataille ! Nous n’avons pas l’illusion qu’une époque soit immédiatement transparente à ses protagonistes. Mais cet oiseau de Minerve marxiste a l’excuse trop facile, et il existe assez de dissidences et d’oppositions liquidées pour affirmer politiquement que l’histoire qui s’est faite n’est jamais la seule possible, et que Staline n’était pas un passage obligé.

Althusser s’est effondré, dix ans avant sa mort, sous l’écroulement d’un mur qu’au nom d’une realpolitique illusoire il avait contribué à dresser.

« Ce qui ne peut plus durer dans le Parti communiste » venait bien tard, en 1978. En 1976 encore, Althusser avait salué le XXe congrès comme « un événement décisif, comme un tournant capital dans l’histoire du Parti communiste et du mouvement ouvrier français ». Il critiquait l’abandon de la Dictature du prolétariat et le régime interne du Parti, mais saluait l’innovation stratégique du congrès et rejetait catégoriquement l’idée d’un droit de tendance (qui a pourtant quelque rapport nécessaire avec une idée pluraliste du socialisme) : « La reconnaissance des tendances organisées me semble hors de question dans le parti français. Je ne tiens pas ici le langage de l’opportunité » ; car les tendances sont toujours rejetées comme « une menace pour l’unité ». L’unité a souffert et péri de menaces bien plus menaçantes.

Ce qui ne pouvait plus durer n’avait déjà que trop duré.

Il était trop tard. La chouette venait une fois encore après la bataille.

Tiraillé entre la soumission envers la hiérarchie et une sourde hérésie contrôlée par une cléricale prudence, Althusser avait nourri, volontairement ou non, un couple infernal. D’une part, il avait contribué à retenir au bercail du Parti des brebis prêtes à s’émanciper ; d’autre part, il avait favorisé un authentique gauchisme maoïste. « La double vérité althussérienne après Mai 68 se trouve éclatée en deux pôles, constatait Rancière : le gauchisme spéculatif des appareils idéologiques omnipotents et le jdanovisme spéculatif de la lutte des classes dans la théorie qui interroge chaque mot pour lui faire avouer sa classe… Voilà où menaient les détours de cette orthodoxie paradoxale : il fallait la médiation de la philosophie pour ramener Mao à Marchais. »

La grandeur d’Althusser fut sans doute à la mesure de la désertification préalable du « marxisme » en France (à quelques exceptions solitaires près : Henri Lefebvre par intermittence, Lucien Goldmann toujours marginal), et son écho amplifié par le silence de ce « marxisme introuvable ». Ses innovations restèrent relatives au provincialisme protectionniste tenace de l’université et de l’édition françaises. Rappelons pour mémoire qu’une part importante de l’œuvre de Marx était dans les années soixante inaccessibles en français, que ni les principaux textes de l’École de Francfort, ni Colletti et Della Volpe n’étaient traduits. Trente ans après, les principales œuvres de H. Grossmann, de Rosdolsky, de Zeleny, d’Alfred Schmidt, de L. Geymonat, de E. Dussel, du marxisme japonais ne sont toujours pas accessibles…

Dès 1980, Althusser basculait dans le silence.

Armé du scalpel tranchant de la science, il avait cru pouvoir congédier l’histoire. L’histoire s’était rebiffée. « Son univers de pensée était aboli », confessait-il pathétiquement. Il était conceptuellement mort. Englouti dans le silence d’un monde finissant.

Aujourd’hui, paradoxalement, son invitation inaugurale se charge d’une nouvelle portée subversive. Dans une époque déboussolée, relire Le Capital, avec et contre Althusser, demeure le point de départ nécessaire de nos révoltes logiques.

Texte paru en version courte dans Rouge n° 1421, 1er novembre 1990

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Notes

[1] Le XXe Congrès, Maspero, 1977, Ce qui ne peut plus durer dans le Parti
communiste, Maspero 1979.

[2] Ernest Mandel, La Formation de la pensée économique de Marx, Maspero 1968.

[3] Contre Althusser, 10/18, 1975, articles de J.-M. Vincent, J.-M. Brohm, Catherine
Colliot-Thélène, A. Brossat, D. Avenas, D. Bensaïd, J.-M. Poiron.

[4] Jacques Rancière, La Leçon d’Althusser, Idées 1974

[5] Pour Marx, Maspero 1965, p. 12.

[6] Nicolas Boukharine, Manuel populaire de sociologie marxiste, EDI 1967.

[7] Staline, Matérialisme historique et matérialisme dialectique.

[8] Althusser, Lire le Capital, Maspero 1965, tome II, p 55.

[9] Ibid., p. 88.

[10] Louis Althusser, « Problèmes étudiants », in La Nouvelle Critique, 1963.

[11] Louis Althusser, Avertissement introductif à l’édition du livre I du Capital, Champs
Flammarion.

[12] Althusser, Réponse à J. Lewis, Maspero 1973.