Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

1968

Mémoire de maîtrise

La notion de crise révolutionnaire chez Lénine

I - La crise révolutionnaire

1. Les tentatives de définition

À plusieurs reprises mais surtout dans La Maladie infantile et dans La Faillite de la IIe Internationale, Lénine s’est efforcé de définir la notion de crise révolutionnaire. Il énumère des critères descriptifs dont l’appréciation demeure subjective ; il cerne une notion plutôt qu’il ne fonde un concept.

C’est dans La Faillite de la IIe Internationale que les critères sont énoncés avec le plus de précision. Lénine s’attache d’abord à relever « les indices d’une situation révolutionnaire ».

1. « Impossibilité pour les classes dominantes de maintenir leur domination sous une forme inchangée ; crise du sommet, crise de la politique de la classe dominante ; […] que la base ne veuille plus vivre comme auparavant et que le sommet ne le puisse plus. »

2. « Aggravation, plus qu’à l’ordinaire, de la misère et de la détresse des classes opprimées. »

3. « Accentuation de l’activité des masses. »

Lénine situe ainsi « l’ensemble des changements objectifs qui constitue une situation révolutionnaire [1] » De l’appréciation d’une situation révolutionnaire ainsi définie, l’impressionnisme n’est pas exclu. Et ce d’autant plus que les critères avancés ne sont pas envisageables isolément mais dans leur interdépendance. « L’accentuation de l’activité des masses » et la « crise du sommet » se conditionnent réciproquement. Dans La Maladie infantile [2], les critères de la « faillite » sont sensiblement modifiés. Lénine y insiste davantage, comme second critère, sur le ralliement au prolétariat des couches moyennes. Ici encore le ralliement ne peut être considéré comme un phénomène en soi, mais dans sa relation aux autres phénomènes requis. Le ralliement des couches intermédiaires est d’autant plus résolu que le prolétariat se montre plus déterminé dans sa lutte.

La définition léniniste de la situation révolutionnaire fait donc intervenir un jeu d’éléments en interaction variable et complexe dont on ne saurait donner une analyse rigoureusement objective. Au demeurant, la démarche de Trotski est analogue dans L’Histoire de la révolution russe [3] où il reprend à son compte les critères léninistes en soulignant explicitement leur réciprocité : « La réciprocité conditionnelle de ces prémisses est évidente : plus le prolétariat agit résolument et avec assurance, et plus il a la possibilité d’entraîner les couches intermédiaires, plus la couche dominante est isolée, plus la démoralisation s’accentue chez elle. Et par contre la désagrégation des dirigeants porte de l’eau au moulin de la classe révolutionnaire. »

Mais si l’estimation objective d’une situation révolutionnaire paraît sujette à caution, l’intervention d’un ultime facteur, qui unifie les différents facteurs et matérialise leur interaction, corrige les dangers d’impressionnisme. Trotski le considère comme la condition dernière dans le dénombrement mais non dans l’importance de la conquête du pouvoir : « le parti révolutionnaire, en tant qu’avant-garde unie et trempée de la classe ». Quant à Lénine, il fait de cette dernière condition le point de différenciation entre la situation révolutionnaire et la crise révolutionnaire : « La révolution ne surgit pas de toute situation révolutionnaire, mais seulement dans le cas où, à tous les changements objectifs énumérés, vient s’ajouter un changement subjectif, à savoir : la capacité, en ce qui concerne la classe révolutionnaire, de mener des actions de masse assez vigoureuses pour briser complètement l’ancien gouvernement, qui ne tombera jamais, même à l’époque des crises, si on ne le fait choir. »

Ainsi, l’organisation révolutionnaire dépasse les tâtonnements des différents critères, elle les noue entre eux et les unifie. Point de leur intersection, elle abolit leur juxtaposition. La faiblesse du sommet et l’impatience de la base, le ralliement des couches moyennes deviennent sa force. Le caractère de la crise semble donc résider en ce que la diversité non mesurable qui fonde la situation révolutionnaire est unifiée par l’organisation qui l’intériorise. Le nœud de la crise ne semble plus résider dans l’un ou l’autre des éléments objectifs, mais se trouve transféré au cœur même du sujet qui les synthétise en les intériorisant.

2. L’objet de la crise ?

Pour dépasser les imprécisions qui marquent toute tentative de définition de la crise révolutionnaire, il est nécessaire d’aller plus loin que les interprétations littérales et de renouer avec tout le socle théorique qui ne trouve pas place dans les définitions et qui seul pourtant les légitime.

En premier lieu, à parler de crise, encore faut-il savoir ce qui est en crise. Dès cette première question, il apparaît nécessaire de distinguer deux niveaux dont la confusion ne saurait qu’accumuler les impasses. Il faut en particulier distinguer une compréhension théorique de la crise de sa manifestation pratique. Si l’on considère l’enchaînement des modes de production, en tant que modèles théoriquement élaborés, subsumant la variété des formations sociales qu’ils recouvrent, on peut penser qu’à l’articulation de deux modes de production, il y a rupture, donc crise. Poser cette affirmation revient à signaler un problème qui ne saurait trouver sa solution au niveau théorique où il est formulé. On peut juxtaposer des modèles, on ne peut déduire l’un de l’autre et faire la théorie de leur enchaînement sans faire un détour par la politique.

Le mode de production pur, tel que Marx l’a construit à partir de la formation sociale anglaise du XIXe siècle n’existe pas dans la réalité. Il constitue un objet abstrait-formel, un archétype avec lequel aucune formation sociale concrète ne coïncide. Et pour cause. Nicos Poulantzas considère dans son ouvrage Pouvoir politique et classes sociales une formation sociale comme le « chevauchement spécifique de plusieurs modes de production “purs” [4] ». Il ajoute : « La formation sociale constitue elle-même une unité complexe à dominante d’un certain mode de production sur les autres qui la composent. »

La crise révolutionnaire que nous étudions n’est donc pas la crise d’un mode de production, parce qu’entre modes de production il y a transformation et non crise. La seule crise dont il peut être question est celle d’une formation sociale déterminée où les contradictions du mode de production prennent vie et s’actualisent au travers des forces sociales réelles qui y sont impliquées (« l’histoire tout entière est formée d’actions de personnalités qui sont des forces agissantes [5] »).

C’est pourquoi Lénine s’est attaché à définir avec tant de précision la nature et la dominante de la formation sociale russe. Dès les années 1890, il se consacre à son étude précise, il dépouille avec minutie les statistiques des zemstvos. Dès ses premières œuvres il définit ainsi le point d’amarrage dont vont dépendre par la suite toutes les variations stratégiques et tactiques. « Le développement du capitalisme en Russie » porte témoignage de ce travail considérable dont les conclusions constituent pour l’avenir le point de repère et le fondement premier auquel Lénine se réfère dès qu’intervient une question délicate.

Dans « Ce que sont les amis du peuple » écrit en 1894, avant que « le développement » ne soit rédigé, les conclusions sont déjà fermement acquises : « L’exploitation des travailleurs en Russie est partout capitalisme par son essence, si l’on néglige les survivances en voie de disparition de l’économie basée sur le servage [6] ». Il en tire toutes les conséquences et en particulier qu’il est impossible « de trouver en Russie une branche quelque peu développée de l’industrie artisanale qui ne soit pas organisée sur le mode capitaliste [7] ». Ces certitudes démontrées servent désormais de base à toute stratégie politique : c’est bien contre une formation sociale capitaliste et non féodale (même si la survivance féodale est importante à la campagne) que luttent les révolutionnaires russes. Lénine tient à le souligner en l’annonçant comme le premier point du projet de programme du deuxième congrès du POSDR en 1902 : « La production marchande se développe de plus en plus vite en Russie et le mode de production capitaliste y acquiert une position de plus en plus dominante [8]. »

Ainsi, dès les premières années de lutte, Lénine a défini l’adversaire qu’il affronte. Toujours cette clarté demeurera et présidera aux méthodes d’analyse, aux choix tactiques. Les révolutionnaires russes combattent le capitalisme, leur stratégie d’alliance tient compte du développement inégal des secteurs économiques impliqués dans le capitalisme russe ; mais jamais ils n’oublient que la crise à laquelle ils œuvrent est celle du capitalisme. Ce sont encore les analyses du jeune Lénine qui sous-tendent son interprétation de la révolution russe dans La Révolution prolétarienne et le renégat Kautsky.

« Tout s’est passé exactement comme nous l’avions dit. Le cours de la révolution a confirmé la justesse de notre raisonnement. D’abord, avec “toute” la paysannerie contre la monarchie, contre les propriétaires fonciers, contre la féodalité (et la révolution reste par là bourgeoise, démocratique bourgeoise). Ensuite, avec la paysannerie pauvre, avec le semi-prolétariat, avec tous les exploités contre le capitalisme, y compris les paysans riches, les koulaks, les spéculateurs ; et la révolution devient par là socialiste. Vouloir dresser artificiellement une muraille de Chine entre l’une et l’autre, vouloir les séparer autrement que par le degré de préparation du prolétariat, c’est dénaturer monstrueusement le marxisme, l’avilir, lui substituer le libéralisme [9]  »

La voie suivie est donc claire compte tenu que l’objectif reste le renversement du capitalisme qui est déjà le caractère dominant de la formation sociale russe, les sociaux-démocrates contractent une alliance avec la paysannerie, alliance temporaire pour liquider les séquelles de féodalisme dans l’agriculture. Les divers programmes agraires de Lénine s’efforcent de définir la base correcte de cette alliance révolutionnaire. Mais la lutte contre le féodalisme et l’autocratie ne constitue dès lors qu’un tremplin pour la lutte anticapitaliste qui reste l’objectif principal.

Dans Le Capital, Marx souligne que le procès de production capitaliste, considéré dans sa continuité ou comme procès de reproduction, ne produit pas seulement de la marchandise, ni seulement de la plus-value ; « il produit et reproduit lui-même le rapport capitaliste : d’un côté le capitaliste, de l’autre le salarié ». Le système qui se reproduit lui-même engendre ses propres crises ; ses propres contradictions produisent des points de rupture qui peuvent se manifester sous forme de crises économiques. Mais une crise économique n’est pas forcément révolutionnaire. Elle peut faire partie des procès d’autorégulation du système, avoir seulement fonction « purgative ». Après la crise, les stocks épongés, les entreprises archaïques éliminées l’économie capitaliste repart sur une base assainie. G. Lukacs insiste sur cet aspect de la crise : « seule la conscience du prolétariat peut montrer comment sortir de la crise du capitalisme. Tant que cette conscience n’est pas là, la crise reste permanente, revient à son point de départ, répète la situation [10]. »

La crise d’une formation sociale à dominante capitaliste a donc une fonction aperturale et non décisive. Elle constitue le point de bascule où peut s’ébaucher la structure d’un nouveau système. Mais en deçà, elle participe encore de l’autorégulation du système initial. Cette crise peut tout au plus contribuer à la constitution d’une situation révolutionnaire ; elle devient elle-même révolutionnaire, c’est-à-dire dépassable dans le sens de la révolution, que par un sujet qui l’assume et en constitue le support, qui prend en charge le processus de déstructuration et de restructuration de la formation sociale. C’est encore ce qu’exprime avec limpidité Lukacs, répondant à tous les fatalistes qui attendent passivement la révolution de la dernière crise du capitalisme :

« La différence qualitative entre “dernière” crise du capitalisme, sa crise décisive, et ses crises antérieures ne réside donc pas dans une simple métamorphose de leur extension et de leur profondeur, bref de leur quantité en qualité. Ou plutôt, cette métamorphose se manifeste en ceci, que le prolétariat cesse d’être simple objet de la crise et que se déploie ouvertement l’antagonisme inhérent à la production capitaliste [11]. »

3. Quel est le sujet de la crise  ?

La crise affecte donc une formation sociale déterminée, mais elle ne devient révolutionnaire que lorsqu’un sujet œuvre à son dénouement en s’attaquant à l’État, cible stratégique, vérin par lequel sont maintenus en place les rapports de production capitalistes rendus étriqués par le développement des forces productives.

Après avoir repéré l’objet affecté par la crise, il est donc nécessaire de la dénouer victorieusement. La problématique marxiste, réaffirmée par la plupart de ses héritiers, paraît indiscutable sur ce point. Elle distingue nettement le sujet théorique de la révolution de son sujet historique-pratique. Le sujet théorique est le prolétariat en tant que classe, le sujet pratique est son organisation d’avant-garde en tant qu’elle incarne et représente, non pas le prolétariat en soi, dominé économiquement, politiquement et idéologiquement, mais le prolétariat « pour soi », conscient du processus de production dans son ensemble et de son propre rôle dans ce processus.

C’est là l’une des idées force de Que faire ? où Lénine distingue « spontanéité et spontanéité ». Il voit dans la spontanéité « l’élément embryonnaire du conscient ». Mais il distingue des degrés de conscience, une spontanéité brumeuse et asservie, d’une spontanéité libérée et fécondée par les luttes de l’avant-garde révolutionnaire. Il affirme ainsi que la conscience social-démocrate ne peut venir que du « dehors » aux ouvriers, des intellectuels qui leur apportent la compréhension et la connaissance globale de la société et du procès de production. « Par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste. »

Dans la crise révolutionnaire, les deux sujets sont impliqués. Le sujet théorique parce que c’est lui qui est porteur d’un encore à venir et c’est sur lui que repose la stratégie révolutionnaire. Le sujet pratique, le parti qui, lui, élabore et assume cette stratégie. Là encore, Lénine s’est astreint à la double tâche de définir avec précision le sujet théorique de la révolution à venir, de lui donner le sujet pratique capable de s’acquitter de cette tâche.

Définir et présenter le prolétariat comme la classe sociale investie de la mission révolutionnaire est la préoccupation constante des premiers écrits de Lénine. Au moment même où il caractérise comme capitaliste la formation sociale russe, il éclaire l’autonomie en tant que classe du prolétariat, seul capable de résoudre les contradictions d’une telle société. Et jamais dans les alliances et projets de programme, il n’omet de réaffirmer ce rôle indépendant du prolétariat. Dès 1894, il pense que « seuls des bourgeois peuvent oublier que, derrière les intérêts solidaires du peuple tout entier contre les institutions moyenâgeuses, féodales, il y a de l’antagonisme profond et irréductible de la bourgeoisie et du prolétariat au sein de ce peuple ». Dans le même ouvrage il avance comme « thèse essentielle  » que « la Russie est une société bourgeoise, que sa forme politique est un État de classe et que le seul moyen de mettre un terme à l’exploitation du travailleur est la lutte de classe du prolétariat. » Il précise encore que « la période du développement social de la Russie où le démocratisme et le socialisme forment un tout indissoluble est révolue à tout jamais » [12].

Un an plus tard, dans « Les tâches des sociaux-démocrates russes », il rappelle [que] « seuls sont forts les combattants qui s’appuient sur les intérêts réels, bien compris, de classes déterminées ». Et au nom de ce principe, il engage les sociaux-démocrates à se rappeler toujours que « le prolétariat est une classe à part qui demain peut se trouver opposée à ses alliés d’aujourd’hui ». Il revient encore sur le fait que « la fusion de l’activité démocratique de la classe ouvrière avec le démocratisme des autres classes affaiblirait la lutte politique [13] […] ». Grâce à une reconnaissance aussi précise du sujet historique, de la crise révolutionnaire à venir, toute confusion est exclue des programmes dès le projet de 1899 où Lénine propose « le soutien de la paysannerie […] dans la mesure où cette paysannerie est capable de mener une lutte révolutionnaire contre les vestiges du servage en général et contre l’absolutisme en particulier ».

Dans le même projet, il insiste encore : « deux formes essentielles de la lutte de classe s’entrelacent aujourd’hui dans la campagne russe : 1. la lutte de la paysannerie contre les propriétaires fonciers et les vestiges du servage ; 2. la lutte du prolétariat rural naissant contre la bourgeoisie rurale. Pour les sociaux-démocrates cette seconde lutte est bien entendu la plus importante, mais ils doivent nécessairement soutenir aussi la première pour autant que cela ne contredit pas les intérêts du développement social. »

C’est cette compréhension solidement assise, patiemment affinée, de la nature de la formation sociale russe et des classes qui s’y constituent, qui permet à Lénine, dès les Thèses d’avril, de saisir l’enjeu réel de la crise révolutionnaire de 1917 : « Ce qu’il y a d’original dans la situation actuelle en Russie, c’est la transition de la première étape de la révolution qui a donné le pouvoir à la bourgeoisie par suite du degré insuffisant de conscience et d’organisation du prolétariat, à sa deuxième étape qui doit donner le pouvoir au prolétariat et aux couches pauvres de la paysannerie. »

Ayant élucidé le problème de savoir quel est le sujet théorique de la révolution qui vient – non pas « le peuple », ni la paysannerie, mais le prolétariat –, Lénine consacre toute son énergie militante à lui donner le sujet pratique à la hauteur de sa tâche. Sans cesse, il s’efforce de délimiter et de regrouper l’avant-garde du prolétariat au sein du parti social-démocrate. Donner au prolétariat le premier rôle dans la révolution, c’était mener la lutte contre les courants populistes, cela ne suffisait pas à se donner les moyens de déclencher et d’affronter victorieusement les crises révolutionnaires. Parmi ceux qui reconnaissent alors le rôle théorique du prolétariat, tous ne comprennent pas quelle arme lui est pratiquement nécessaire, comment il peut « devenir ce qu’il est » : une classe.

Contre les économistes, Lénine démontre que, « spontanément », le prolétariat ne parvient pas à s’arracher au terrain de la lutte économique. Il avance que « la lutte des ouvriers ne devient lutte de classe que lorsque tous les représentants d’avant-garde de l’ensemble de la classe ouvrière de tout le pays ont conscience de former une seule classe ouvrière et commencent à [lutter] non pas contre tel ou tel patron, mais contre la classe des capitalistes tout entière et contre le gouvernement qui la soutient ». Il interprète les paroles célèbres de Marx dans le sens où une lutte ne devient politique que dans la mesure où elle devient lutte de classe. Enfin, il admet bien que l’activité des organisations social-démocrates locales constitue le fondement de toute l’activité du parti ; mais si elle demeure l’activité « d’artisans isolés », on ne pourra l’appeler social-démocrate « car elle n’organisera ni ne dirigera la lutte de classe du prolétariat [14]  ».

Contre les mencheviques dès 1904, contre les partisans de l’organisation-procès en 1905, contre les liquidationnistes après 1907, c’est toujours la même idée, théoriquement justifiée, du parti que défend Lénine.

Il est l’instrument par lequel la fraction consciente du prolétariat accède à la lutte politique et prépare l’affrontement avec l’État bourgeois centralisé qui constitue la clef de voûte de la formation sociale capitaliste. Toutes les luttes idéologiques de Lénine à propos du parti peuvent être considérées comme des luttes pour la structuration du sujet et sa préparation à la crise révolutionnaire. L’organisation ainsi conçue comme sujet historique n’est pas une pure forme mais un contenu : le creuset d’une volonté collective qui s’exprime par une théorie en perpétuel chantier et un programme de luttes.

II - La crise comme épreuve de vérité

Les raccourcis et les formules condensées sont prétextes à toutes les interprétations simplistes et à tous les malentendus théoriques. Ainsi dans son article consacré à Engels, Lénine s’efforce de résumer en une phrase l’apport de Marx et Engels : « On peut exprimer en quelques mots les services rendus par Marx et Engels à la classe ouvrière en disant qu’ils lui ont appris à connaître et à prendre conscience d’elle-même, et qu’ils ont substitué la science aux chimères [15]. »

Un résumé aussi anodin peut être la source de plusieurs extrapolations abusives. L’une consistant à croire que le prolétariat qui prend conscience de lui-même s’émancipe progressivement au travers de cette prise de conscience. L’autre glissant au scientisme par l’idée que la théorie de Marx est une science qui dit la Vérité.

La crise révolutionnaire éclaire d’une autre lumière tous les « absolus » et les ramène à plus juste proportion. Dans l’entredéchirure de la crise, on soupçonne l’avènement fugitif de la vérité : « La guerre abat et brise certains hommes ; elle en trempe et éclaire certains autres, comme le fait du reste toute crise dans la vie d’un homme ou dans l’histoire des peuples [16]. »

1. Pour l’organisation

L’organisation n’est pas un pur diamant de même que la théorie n’est pas pure Science. L’organisation réintériorise les contradictions du système dans lequel elle s’enracine. Rosa Luxemburg a situé avec clairvoyance, dans Marxisme contre dictature, l’origine du phénomène : « Le mouvement universel du prolétariat vers son émancipation intégrale est un processus dont la particularité réside en ce que, pour la première fois depuis que la société civilisée existe, les masses du peuple font valoir leur volonté consciemment et à l’encontre de toutes les classes gouvernantes, tandis que la réalisation de cette volonté n’est possible que par-delà les limites sociales en vigueur. Or les masses ne peuvent acquérir et fortifier en elles cette volonté que dans la lutte quotidienne avec l’ordre constitué, c’est-à-dire dans les limites de cet ordre. D’une part les masses du peuple, d’autre part un but placé au-delà de l’ordre social existant ; d’une part la lutte quotidienne et, de l’autre, la révolution, tels sont les termes de la contradiction […] [17]. »

Il résulte de cette contradiction au sein de l’organisation révolutionnaire l’existence de courants rivaux, l’un fidèle à la révolution, l’autre en proie aux tentations opportunistes. Ainsi, l’organisation révolutionnaire n’a-t-elle pas seulement à se blinder pour l’assaut ; elle ne peut se constituer en corps absolument étranger au système. Elle mène simultanément en son sein une lutte permanente contre les déviations opportunistes.

Les bases sociales de cet opportunisme sont appréciées différemment par Lénine et par Rosa Luxemburg, chacun valorise davantage un phénomène, mais tous deux avancent en définitive des explications qui se recoupent.

D’une part, on place à l’origine de l’opportunisme, le légalisme parlementaire et les longues périodes de paix relatives : elles sécrètent une couche importante de représentants professionnels de la classe ouvrière, ministrables et sujets aux flatteries de la bourgeoisie. Ce personnel politique s’appuie sur l’aristocratie ouvrière et la petite bourgeoisie qui bénéficient des miettes des pillages coloniaux. En résumé de cette analyse, Lénine affirme dans La Faillite de la IIe Internationale que l’opportunisme, « c’est le fruit de la légalité ».

D’autre part, et c’est là le mécanisme le plus subtil sur lequel Rosa Luxemburg insiste tout particulièrement, l’opportunisme se fonde sur l’existence même de l’organisation. La contagion des mœurs parlementaires bourgeois, la préservation des privilèges octroyés ne suffisent pas pour expliquer l’opportunisme ; la défense de l’organisation pour l’organisation y entre pour bonne part. Et les deux sources de l’opportunisme se renforcent et se mêlent inextricablement. Le phénomène n’échappe pas à Lénine : « Les partis grands et forts ont eu peur de voir leurs organisations dissoutes, leurs caisses saisies et leurs chefs arrêtés par le gouvernement. » La constitution d’une bureaucratie ouvrière et le conservatisme d’organisation sont les deux biais par lesquels l’organisation manifeste les contradictions du système capitaliste affectant les rangs même de la révolution.

Ce phénomène est à l’origine de toutes les défaillances, de toutes les trahisons des partis ouvriers, de toutes les idéologies réformistes. Mai 68 en France illustre encore la façon dont l’idéologie bourgeoise et celle du PCF se sont rendues mutuellement hommage en s’absorbant dans la contemplation passive du même ordre établi, présenté comme inamovible. La dégénérescence des partis ouvriers peut être plus ou moins avancée dans cette voie. Lénine s’est toujours efforcé de déterminer la faute qui rend un parti définitivement irrécupérable : le ralliement social-chauvin de 1914 marque pour lui la fin de la IIe Internationale et l’ouverture de la lutte fractionnelle. Il n’en demeure pas moins qu’aucun parti n’est absolument exempt de ces dégénérescences.

L’organisation n’est donc jamais une pure lame d’acier trempé. L’organisation pourrait être définie comme différentielle. Elle établit sa positivité dans l’intervalle qu’elle explore, dans l’entre-deux qu’elle mesure. Plus que l’expression directe de la classe, elle est la marque d’un écart : celui qui sépare la classe comme sujet théorique de sa spontanéité pratique, telle qu’elle se manifeste dans la formation sociale capitaliste.

Lénine rappelle en toute occasion que la social-démocratie est la fusion du mouvement ouvrier et du socialisme. « Coupé de la social-démocratie, le mouvement ouvrier dégénère et s’embourgeoise inévitablement. » On pourrait ajouter que coupée des luttes ouvrières la social-démocratie perd pied et dégénère également ; elle s’alimente de « l’instinct  » de classe révolutionnaire qui y transparaît. Le Parti constitue un pont entre la conscience balbutiante du prolétariat et le rôle qui lui est théoriquement dévolu. Il constitue la médiation nécessaire entre le concept de classe ouvrière et sa réalisation pratique, aliénée, dans la société capitaliste.

C’est pourquoi « la tâche du Parti n’est pas d’imaginer de toutes pièces des moyens inédits de venir en aide aux ouvriers mais de les aider dans les luttes qu’ils ont déjà engagées […], de développer leur conscience de classe ». La tâche du Parti, c’est de tenir bon les deux pôles complémentaires entre lesquels il s’écartèle : la compréhension théorique du procès de production et du rôle du prolétariat ; la liaison avec les luttes concrètes, quotidiennes, des ouvriers. C’est dans cette tension permanente que se trempe le Parti ; c’est entre ce double appui qu’il fonde sa stratégie, par laquelle la conscience d’une différence et d’un écart devient la première affirmation d’un ordre nouveau à venir. En même temps que « l’incarnation visible de la conscience de classe du prolétariat » (Lukacs), les partis ouvriers sont le vivant témoignage de l’inadéquation entre le rôle historique du prolétariat et sa conscience mystifiée par l’idéologie dominante.

Médiation entre un sujet (le prolétariat) qui n’a pas conscience de son rôle et un objet (la formation sociale capitaliste) qu’il doit transformer, le parti exprime et incarne le projet de la classe ouvrière. Ici s’instaure une philosophie du projet que la politique partage peut-être avec la science moderne, puisque, selon Bachelard, « au-dessus du sujet, au-delà de l’objet, la science moderne se fonde sur le projet. Dans la science moderne, la méditation de l’objet par le sujet prend toujours la forme du projet [18] ». Cette philosophie du projet est également au cœur des préoccupations de Sartre dans la Critique de la raison dialectique : « Le projet comme dépassement subjectif de l’objectivité, tendu entre les conditions objectives du milieu et les structures objectives du champ des possibles représente en lui-même l’unité mouvante de l’objectivité et de la subjectivité […]. Le subjectif retient en soi l’objectif qu’il nie et qu’il dépasse vers une objectivité nouvelle et cette nouvelle objectivité, à son niveau d’objectivation, extériorise l’intériorité du projet comme subjectivité objectivée [19]. »

Enfin, la formule de Freud (Wo es war, soll ich werden) résume l’idée de ce mouvement qui porte le prolétariat défiguré et aliéné vers sa vérité. Dans ce mouvement, le parti ne représente ni le moi ni le çà, mais cet effort intermédiaire par lequel le prolétariat s’arrache à son immédiateté pour percevoir sa propre place dans l’ensemble du processus social, par rapport aux autres classes, et y découvrir sa vérité historique en tant que classe. Là réside l’œuvre du Parti dont les militants doivent abandonner la peau du secrétaire de « trade-union » pour celle de « tribun-populaire ».

Ainsi, en même temps que, « synchroniquement », elle marque un écart, une discontinuité, entre le prolétariat tel qu’il est dans l’histoire et le rôle qu’il joue pour l’histoire, l’organisation restaure, diachroniquement, une continuité : la classe ouvrière en tant que vérité cachée du système capitaliste est porteuse du socialisme comme son au-delà possible. Si comme pour la science « le possible est homogène à l’être », la crise révolutionnaire est passible d’un double éclairage : celui du continu comme celui du discontinu.

Mais définir le parti comme le projet qui synthétise et dépasse le subjectif et l’objectif, grâce auquel la volonté des militants devient un élément objectif de l’évolution sociale, ne revient pas à lui définir seulement une fonction, mais encore à déterminer son contenu : « c’est ce qui s’appelle l’organisation quand, au nom d’un même but, animés d’une même volonté, des millions d’hommes changent la forme de leurs relations et de leur action, changent le lieu où s’applique et la façon dont s’exerce leur activité […] [20]  ». Connaître la fonction de l’organisation d’avant-garde ce n’est donc pas simplement justifier sa nécessité, c’est aussi déduire quel type d’organisation elle doit être, quelles lois internes la régissent impérativement [21]. L’ensemble de ces lois tend à faire un corps cohérent et homogène ; la célèbre formule du « centralisme démocratique » les résume et les condense. Mais énumérer ne résout rien. Le centralisme démocratique constitue bel et bien une contradiction dans les termes, l’expression de la position contradictoire de l’organisation enracinée dans le système qu’elle doit détruire et dépasser. Le centralisme démocratique est la formule de la conciliation provisoire des contraires, la mise en forme démocratique de la spontanéité révolutionnaire des militants dans le réseau centralisé de l’organisation.

Jamais la cohésion n’est telle que l’organisation révolutionnaire traverse sans difficultés la crise, comme un corps homogène. La crise n’affecte pas seulement le système qu’elle ébranle, mais aussi l’organisation qui s’y est constituée ; elle est pour elle l’heure de vérité, l’heure du grand dépouillement et des réajustements. Le parti bolchevique n’échappe pas lui-même à l’histoire ; les articles publics de Zinoviev et Kamenev contre l’insurrection amenèrent Lénine à demander leur exclusion en septembre 1917. La crise révolutionnaire agit sur l’organisation comme un révélateur ; elle colore ses tares et délimite la fraction capable de conclure la crise par la révolution. Elle sert de patron sur lequel l’organisation provisoire se découpe et s’ajuste à la mesure de sa tâche historique.

2. Pour la théorie

De même que l’organisation n’est pas pure acier, de même la théorie n’est pas pure science. Dans les périodes de stagnation, de creux révolutionnaire, les tendances scientistes s’imposent dans le mouvement révolutionnaire. Korsh en fait la remarque et Althusser l’illustre parfois, quand il se risque à considérer que la Théorie dit la vérité, distinctement, et hors des atteintes de l’histoire.

Lénine était plus prudent qui réaffirmait après l’insurrection de 1905 : « la pratique comme toujours prend le pas sur la théorie [22] ». Ce qui ne l’empêche pas par ailleurs de rappeler en toute occasion que la « théorie de Marx est puissante parce qu’elle est vraie ». Partant de ce que dans les sciences où l’homme est impliqué comme objet ma vérité ne se dit pas, tout au plus s’écoute-t-elle, Lacan conclut qu’on ne saurait dire le vrai sur le vrai. Il n’y a pas de métalangage qui n’ait sa connotation.

L’objet de la science est aussi son sujet défini en « exclusion interne à l’objet ». Dès lors, à supposer muette la vérité, il s’interroge à juste titre sur la phrase de Lénine : « Pourquoi d’en faire la théorie en accroîtrait-elle sa puissance ? »

Lacan pense topologiquement les rapports du savoir à la vérité sous la forme de la bande de Moebius [23] où ils s’interpénétreraient indiscernablement. La vérité parle au travers de la théorie, mais la théorie ne dit pas la vérité. À l’image lacanienne, Althusser, lorsqu’il échappe à ses nostalgies scientistes, préfère celles des profondeurs : « la vérité de l’histoire ne se lit pas dans son discours manifeste, parce que le texte de l’histoire n’est pas un texte où parlerait une voix (le Logo), mais l’inaudible et illisible notation des effets d’une structure de structures [24] ». Mais à l’enchevêtrement lacanien de la vérité et du savoir, il manque une dimension sans laquelle la théorie ne serait qu’une redondance de la vérité qui n’a pas besoin d’être théorisée pour être puissante. Cette troisième dimension est celle de l’idéologie. Et si la vérité parle dans le savoir, elle parle, hélas, aussi dans l’idéologie. Sur la bande de Moebius, où, pour reprendre l’image, se mêlent idéologie et vérité, la théorie marque le pointillé qui esquisse leur partage. De même que l’organisation était la mesure d’un écart entre le statut théorique du prolétariat et sa réalité empirique, de même la théorie est la formulation consciente et la mesure de l’écart entre une vérité dont on surprend la voix et une idéologie qui la rend inaudible.

La théorie est ainsi de l’ordre de la « vérité relative » que Lénine emprunte à Engels parlant de « la contradiction entre le caractère absolu de la pensée humaine et son actualisation dans des individus à la pensée limitée. Dans ce sens, la pensée humaine est tout aussi souveraine que non souveraine, sa faculté de connaissance [aussi] limitée qu’illimitée, souveraine et illimitée par sa nature et son but historique final ; non souveraine et limitée par son exécution individuelle [25] ».

À l’égard de la théorie, la crise révolutionnaire opère comme un coup de ciseau par lequel la différence repérée entre la vérité et l’idéologie s’accuse et s’actualise par la cassure de la bande de Moebius, départageant vérité et idéologie ; le savoir en fait les frais, dont la place est abolie par ce partage. Comme à l’égard de l’organisation, à l’égard de la théorie, la crise joue le rôle de foncteur [26] pratique de vérité et marque le point de rupture entre un scientisme bavard et une vérité un instant libérée de son mutisme.

De même que l’organisation donc, la théorie est différentielle.

Elle est en même temps ce qui permet en période de crise de surmonter le conservatisme d’organisation. Seules une totale ignorance et une grande maîtrise théorique laissent l’organisation disponible à toute ouverture historique. C’est grâce à sa maîtrise théorique que Lénine a su saisir la crise révolutionnaire pour ce qu’elle était, alors que les « vieux bolcheviques » étaient atteints de myopie.

Du parallélisme entre le groupe classe-parti-spontanéité, et le groupe vérité-théorie-idéologie s’esquisse une homologie par laquelle le parti est bien le lieu de la théorie mais non forcément celui de la vérité. C’est ce que n’a pas compris Trotski, dans sa lutte contre Staline, qui, selon Merleau-Ponty, a hésité à mettre la vérité hors du parti parce qu’on lui avait appris qu’elle ne pouvait habiter ailleurs qu’à la jonction du prolétariat et de l’organisation qui l’incarne.

De même que la crise révolutionnaire est l’heure de vérité de l’organisation où celle-ci tend à coïncider avec la classe qui demeure sa vérité cachée, de même la crise révolutionnaire constitue l’heure de vérité de la théorie, un moment suspendu au profit de sa vérité cachée qui fait brusquement irruption dans la pratique.

De l’écart entre la vérité et l’idéologie, la théorie est donc une mesure possible. Mais elle n’est pas la seule à pouvoir les relier d’un enjambement. À la limite, une théorie prise trop au sérieux peut devenir un danger, voulant à toute force couler l’histoire dans les moules qu’elle lui destine. C’est pourquoi Lénine, même s’il attaque tout problème sous l’angle de la théorie, ne se dispense jamais de lui adjoindre le correctif de l’imagination ; il y trouve un autre enjambement, moins rationnel certes dans son architecture que celui que la théorie lui ménage. Mais de l’idéologie à la vérité, le chemin de la fantaisie relaie parfois celui de la science et révèle des détours et des raccourcis auxquels répugne un tracé rigoureux.

« Il faut rêver ! »

Paradoxalement, c’est l’une des conclusions de Que faire ?. « Il faut rêver ! », répète Lénine. Et il trace en quelques lignes le tableau burlesque des barbiches et des monocles de congrès l’agressant pour cette incongruité ; il évoque les Martinov et les Kritchevski le poursuivant de leurs foudres. « Un marxiste a-t-il le droit de rêver ? » Il leur répond par une longue citation de Pissarev sur la dialectique enrichissante du rêve et de la réalité, et il conclut : « Des rêves de cette sorte, il y en a malheureusement trop peu dans notre mouvement [27]. »

La vérité historique que la crise révolutionnaire met à vif, le rêve en balise l’accès complémentairement à la théorie. Ce n’est pas le moindre démenti de Lénine à tout scientisme revêche.

3. Pour la formation sociale

Nous avons relevé que la crise révolutionnaire n’est pas la crise du mode de production, mais de la formation sociale, la structure à contradictions du mode de production constitue le ressort caché de cette crise. Ce que Louis Althusser exprime par le concept de Darstellung, « concept de l’efficace d’une absence » ou encore par la causalité métonymique « forme même de l’intériorité de la structure, comme structure dans ses effets » [28].

Le deuxième critère léniniste de la situation révolutionnaire porte témoignage de ce que la crise est celle de la formation sociale. Par le ralliement des couches moyennes au prolétariat, la formation sociale résorbe le chevauchement des modes de production dont les couches intermédiaires sont la conséquence. Dans la crise, la formation sociale tend symptomatiquement à son mode de production dominant qui constitue sa vérité cachée. Rosa Luxemburg insiste dans L’Accumulation du capital sur le fait que le développement du capitalisme entraîne la désintégration des couches intermédiaires. Plus la formation sociale élimine les vestiges du féodalisme, plus elle tend vers le mode de production capitaliste abstrait construit par Marx, plus ce processus de désintégration prend des formes véhémentes : « Des couches toujours plus grandes se détachent de l’édifice apparemment solide de la société bourgeoise, déclenchant des mouvements qui peuvent accélérer beaucoup, par la violence avec laquelle ils éclatent, l’effondrement de la bourgeoisie. » La crise révolutionnaire accélère le processus, met à vif les contradictions, ne laisse face à face que le prolétariat et la bourgeoisie, le salariat et le capital, tels que Marx les a théoriquement distingués comme les deux pôles nécessaires et irréductiblement antagoniques du mode de production capitaliste.

C’est parce que dans le déchirement de la crise la formation sociale tend à se réduire à son mode de production dominant qu’elle est le lieu d’émergence du double pouvoir. Ayant étudié précisément les leçons de 1905, Lénine en 1917 répète incessamment que « les soviets constituent un nouvel appareil d’État ». Il s’attaque violemment à Martov qui reconnaît les conseils comme organes de combat sans voir leur mission qui est de devenir appareil d’État. Parce que c’est le mode de production qui est en jeu sous la crise, les relations de l’avant-garde et des masses s’y modifient. Le prolétariat accède brutalement à la conscience de soi.

Dans la temporalité propre de la crise, les masses, répète également Lénine, apprennent plus en quelques heures qu’en vingt ans. Leur spontanéité asservie et mystifiée fait place à leur spontanéité révolutionnaire de classe, fécondée par la préparation de l’avant-garde. Ce sont les organes de classe, « la forme la plus poussée du front unique » (Trotski), les soviets, qui sont les organes du pouvoir de classe prolétarien. Parallèlement, Lukacs, commentant Lénine, rappelle contre les ultra-gauchistes qu’à la différence du parti et du syndicat, les conseils ne sont pas une organisation de classe permanente. Leur possibilité concrète dépasse le cadre de la société bourgeoise et leur simple présence signifie déjà la lutte réelle pour le pouvoir d’État, à savoir la guerre civile.

La crise révolutionnaire constitue donc le point de rupture privilégié où le prolétariat fait réellement irruption dans l’histoire, où « les masses prennent en main leur propre destin » et jouent le premier rôle. Le parti désormais a une tâche d’éducation, d’organisation du prolétariat contre toutes les forces désorganisatrices (petite bourgeoisie commerçante, reconstitution marginale d’une économie de marché) qui le minent. Mais le premier rôle reste à la classe constituée en tant que telle au travers de ses propres organes de pouvoir.

La crise révolutionnaire est donc à concevoir, de même que l’organisation ou la théorie, comme une relation particulière par laquelle une formation sociale s’épure en mode de production. On peut rappeler le parallélisme de ces relations :

Formation sociale Crise révolutionnaire Mode de production
Spontanéité asservie Organisation – Parti Classe
Idéologie Théorie Vérité

La crise agit donc comme un catalyseur par lequel les différences se fondent, les écarts sont abolis, le temps d’un accouchement. « Ce qui [fait] l’importance de toutes les crises, écrit Lénine, c’est qu’elles manifestent ce qui jusque-là était latent, rejettent ce qui est superficiel, secondaire, secouent la poussière de la politique, mettent à nu les ressorts véritables de la lutte de classe telle qu’elle se déroule réellement. »

Seul ce double fond, révélé par la brutale irruption du processus latent, rend compte de toutes les images et métaphores marxistes faisant référence à des travaux occultes dont « la vieille taupe » de Marx demeure la plus célèbre. Il s’ensuit que la perception de la société oscille entre deux portées. La première est descriptive, elle recense et enregistre les phénomènes sociaux, compare les revendications des classes, les résultats électoraux des partis. La seconde est d’ordre stratégique, elle ne se borne pas à aligner les classes, elle fouille par-delà leurs apparences, leurs conflits profonds décisifs. « La statistique, écrit Glucksmann, trouve sa clef dans la lutte de classe, pas l’inverse [29]. »

Pour reprendre une distinction analogue, propre à Lénine celle-ci, la politique relève non de l’arithmétique mais de l’algèbre, des mathématiques supérieures plus que des mathématiques élémentaires. Les bureaucrates s’obstinent à rabâcher que trois c’est plus que deux, mais dans leur aveuglement électoraliste, ils ne voient pas que « les formes anciennes du mouvement socialiste se sont remplies de substance nouvelle ; de ce fait, un nouveau signe, le signe moins, est apparu devant les chiffres, tandis que les sages continuent à se persuader que moins trois, c’est plus que moins deux. »

Cette algébrisation de la lutte des classes qui seule donne accès à la stratégie est caractéristique du champ politique. La crise révolutionnaire se distingue précisément de la simple crise économique purgative du système en ce qu’elle est de l’ordre du politique.

III - La crise révolutionnaire comme crise politique

1. Renonciation à l’organisation et oubli du politique

Les discussions consécutives aux événements de Mai 68 portent souvent sur le problème du parti révolutionnaire. La plupart du temps pour innover en la matière en proposant un parti de type nouveau, ou simplement pour dénoncer l’anachronisme du parti abandonné à la panoplie du bolchevisme.

En fait, sous prétexte de nouveauté ou d’actualité, c’est un vieux problème fondamental qui refait surface. Que disent aujourd’hui les novateurs sur les problèmes de l’organisation ? Gorz, dans l’éditorial des Temps modernes de mai-juin 1968 assigne pour seule fonction à l’appareil du parti de « coordonner les activités des animateurs locaux grâce à un réseau de communications et d’informations ; élaborer des perspectives générales […]. » Glucksmann, quant à lui, décompose les diverses fonctions du parti (théorique, politique et économique) ; il affirme qu’un mouvement révolutionnaire « n’a pas besoin de s’organiser en second appareil d’État, sa tâche ne consiste pas à diriger, mais à coordonner un réseau de centres ». Il reconnaît que « des centres sont nécessaires, non pour “faire” la révolution, mais pour la coordonner  ». Enfin, il en résulte que le rôle des états-majors s’estompe dans l’hypothèse de la lutte à découvert notamment « au profit d’équipes de travail réunissant des spécialistes ».

Certains groupes d’inspiration maoïste fondent cette renonciation au parti « de type léniniste » sur le fait que l’idéologie dominante n’est plus à l’échelle mondiale celle de la bourgeoisie mais celle du prolétariat, qu’à la période d’encerclement du prolétariat par la bourgeoisie a succédé l’époque de la pensée de Mao Tse Toung qui est celle de l’encerclement de la bourgeoisie par le prolétariat. Le marxisme serait devenu la source de l’idéologie ambiante, plus n’est besoin de démarquer une avant-garde à protéger de l’idéologie bourgeoise, l’heure est au débat souple entre courants qui baignent dans l’idéologie prolétarienne.

En fait, toutes ces réflexions renouent avec une problématique dont Rosanna Rosanda se fait l’interprète la plus lucide : « Le centre de gravité se déplace des forces politiques vers les forces sociales [30]. » L’origine de cette problématique se trouve dans les thèses d’Arthur Rosenberg pour qui la théorie du parti est fonction de l’état de développement du prolétariat [31]. À l’époque où le prolétariat est faiblement développé, une poignée d’intellectuels fondent des organisations conspiratives restreintes porteuses de la conscience de classe encore atrophiée du prolétariat. Ainsi pour Marx et Engels qui considèrent parfois que le parti se limite à leur deux personnes physiques. Lénine reprend pour la Russie, où le prolétariat est encore faiblement développé en 1907, le même type de parti. Mais dans une étape ultérieure, le prolétariat développé par le grand capitalisme industriel s’approprie la théorie marxiste, c’est la période de la IIe Internationale. Dans une troisième période enfin, le prolétariat éduqué devient une classe révolutionnaire, le parti n’a plus qu’un rôle limité de direction permissive, simple interprète des aspirations du prolétariat.

En somme, par le développement historique du prolétariat, la classe en soi deviendrait successivement classe pour soi, le sujet théorique de la révolution et son sujet pratique tendraient à coïncider. Cette thèse découle de la problématique hégélienne, transmise par Luckas, de l’en-soi et du pour-soi. Cette lecture de Marx est celle que Poulantzas qualifie d’historico-génétique : masse indifférenciée à ses débuts, la classe sociale s’organiserait en classe en-soi pour aboutir à la classe pour-soi. Cette problématique opère un glissement par lequel la classe est conçue comme sujet de l’histoire, « facteur d’engendrement génétique des structures d’une formation sociale et de leur transformation ». Le rôle provisoire du parti est aboli par l’auto-développement de la classe sujet de l’histoire.

Or, comme le rappelle Poulantzas, « si la classe est bien un concept, il ne désigne pas une réalité qui puisse être située dans les structures : il désigne l’effet d’un ensemble de structures données, ensemble qui détermine les rapports sociaux comme des rapports de classe [32] ». Dans cette problématique, le politique qui est l’ordre dont relève le parti est irréductible au social. La classe demeure le sujet théorique et non pratique de l’histoire, la médiation du parti par lequel elle accède au politique lui demeure indispensable.

Tous les efforts de Lénine en matière d’organisation ont précisément été consacrés à éviter la confusion entre le parti et la classe. Dans Que faire ?, il répète sans cesse que le mouvement purement ouvrier est incapable d’élaborer par lui même une idéologie indépendante, que tout rapetissement de l’idéologie socialiste implique un renforcement de l’idéologie bourgeoise, que le « développement spontané du mouvement ouvrier aboutit à le subordonner à l’idéologie bourgeoise », que « le mouvement ouvrier spontané, c’est le trade-unionisme, c’est-à-dire l’asservissement idéologique des ouvriers par la bourgeoisie » [33].

Plus précisément, dans Un pas en avant, deux pas en arrière, toute la discussion avec Martov sur le paragraphe I des statuts a pour but la distinction claire et nette de la classe et du parti. La large diffusion de l’appellation de membre du parti « comporte une idée désorganisatrice, la confusion de la classe et du parti [34] ». Quelques pages plus loin, il reprend la formule utilisée par Martov selon laquelle « le parti est l’interprète conscient d’un processus inconscient » et poursuit : « C’est bien pourquoi on a tort de vouloir que chaque gréviste puisse s’intituler membre du parti ; car si chaque grève n’était pas la simple expression spontanée d’un puissant instinct de classe et de la lutte de classe menant inévitablement à la révolution sociale, si elle était l’expression consciente de ce processus […], alors notre parti s’identifierait immédiatement, d’un seul coup, avec toute la classe ouvrière, et par suite en finirait d’un seul coup avec toute la société bourgeoise. »

C’est seulement dans la crise révolutionnaire que le parti tend à s’identifier à la classe parce qu’alors elle accède massivement à la lutte politique. Le parti est l’instrument par lequel la classe révolutionnaire maintient sa présence à ce niveau comme une menace permanente pour l’État bourgeois. Mais la crise révolutionnaire en ouvrant le champ politique à la classe dans sa masse transforme qualitativement la vie politique. C’est pour cela que les organisations voient dans la crise comme une épreuve de vérité, c’est pour cela aussi que, dans la crise, la pratique prend le pas sur la théorie :

« L’histoire en général et plus particulièrement l’histoire des révolutions est toujours plus riche de contenu, plus variée, plus multiforme, plus vivante, plus ingénieuse que ne le pensent les meilleurs partis, les avant-gardes les plus conscientes des classes les plus avancées. Et cela se conçoit puisque les meilleures avant-gardes expriment la conscience, la volonté, la passion, l’imagination de dizaines de mille hommes, tandis que la révolution est – un des moments d’exaltation et de tension particulières de toutes les facultés humaines – l’œuvre de la conscience, de la volonté, de la passion, de l’imagination de dizaines de mille d’hommes aiguillonnés par la plus âpre lutte des classes. »

C’est dans ce rapport dialectique du parti et de la classe que s’instaure la politique léniniste et aucun des deux termes n’est réductible à l’autre. En outre, ceux qui minimisent le rôle de l’organisation la conçoivent en fonction de conjonctures précises, de tâches définies. Ainsi procède Glucksmann qui distingue des normes organisationnelles pour période de légalité et des normes pour périodes d’illégalité. Lénine le concevait différemment qui déterminait une invariance de principes organisationnels corrélative à la tâche du parti : la lutte pour le renversement de l’État bourgeois, clef de voûte de la formation sociale capitaliste. C’est aussi cet objectif fondamental qui situe le parti dans l’ordre du politique ; autant que des rapports de production, l’État est l’enjeu même de la lutte politique. C’est sur ce fond d’invariance que le parti dispose d’une marge d’adaptation relative à ses tâches immédiates mais jamais il n’est défini en fonction de ces tâches-là, toujours en fonction de sa tâche fondamentale. Lénine sanctionne cette différence en distinguant les « principes d’organisation » et « le système d’organisation ». Il remarque même à ce propos que les conditions propres de la Russie au début du siècle font que le système d’organisation conçu autour de l’Iskra marque un « écart » par rapport aux principes d’organisation qu’il définit.

Toutes les révisions des principes de Lénine en matière d’organisation procèdent donc, par un biais ou un autre, d’un glissement hors du champ politique alors que c’est dans ce champ seulement que s’arment et se dressent les protagonistes de la crise révolutionnaire et que loge son enjeu, l’État.

Par-delà le schématisme simpliste du conscient et de l’inconscient, attributs respectifs de la classe et du parti, la problématique léniniste de l’organisation rejoint davantage la complexité du remaniement freudien amorcé dans Au-delà du principe de plaisir où à l’opposition conscient-inconscient est substituée l’opposition « moi-cohérent » - « éléments refoulés » et dans laquelle l’inconscient est un attribut qui affecte les deux termes. Ainsi, dans la problématique léniniste de l’organisation, il n’y a pas de cheminement continu de l’en-soi au pour-soi, de l’inconscient au conscient. Le parti n’est pas la classe faite armée, il reste en proie aux incertitudes, aux balbutiements théoriques et à l’inconscient. Mais il exprime le fait que, dans une formation sociale capitaliste, il ne saurait y avoir de classe ouvrière pour-soi comme réalité, mais seulement comme projet par la médiation du parti. Luckas le remarquait déjà vigoureusement dans son petit ouvrage sur Lénine : « Ce serait […] se bercer complètement d’illusions contraires à la vérité historique que de s’imaginer que la conscience de la classe vraie et susceptible de conduire à la prise du pouvoir peut naître d’elle-même au sein du prolétariat, progressivement, sans heurts, ni régression, comme si le prolétariat pouvait idéologiquement se pénétrer peu à peu de sa vocation révolutionnaire selon une ligne de classe [35] ». C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la crise révolutionnaire selon Rosa Luxemburg ne survient jamais trop tôt et partant toujours trop tôt. Jamais trop tôt parce que ses prémisses économiques, l’existence du prolétariat sont nécessairement réunis ; toujours trop tôt, parce que ses prémisses politiques, la pleine conscience de soi du prolétariat ne sont jamais remplies. Il en résulte que le parti d’avant-garde peut être armé pour jeter bas l’État bourgeois, mais qu’il est toujours insuffisamment armé pour assurer les lendemains de la crise, la domination du prolétariat en tant que classe : le marxisme le prépare à la première, il ne peut que lui faire entrevoir la seconde où force reste à l’empirie. Cette idée qu’il n’y a pas de couture à séparer purement le mode de production capitaliste du socialisme ; la crise révolutionnaire est donc à la fois à sa place et arbitraire dans le temps : elle tranche dans le vif d’une formation sociale qui n’a pas épuisé complètement les ressources du capitalisme lorsqu’elle s’ouvre au socialisme dont toutes les conditions ne sont pas réunies. Là réside l’origine du pragmatisme de Trotski et de Mao Tse Toung, le premier répliquant à l’attentisme de Kautsky que l’on apprend à chevaucher qu’une fois solidement assis en selle.

2. La crise et la spécificité du politique

L’organisation qui synthétise dans son projet les rapports dialectiques entre le sujet et son objet, constitue la médiation par laquelle la crise révolutionnaire se résout à son niveau réel, qui est politique : « L’expression la plus vigoureuse, la plus complète, et la mieux définie de la lutte des classes politique, c’est la lutte des partis [36]. »

Mais en quoi consiste pour Lénine la lutte politique sur laquelle il revient sans cesse ? Avant tout, il s’efforce de dire ce qu’elle n’est pas : « Il est inexact de dire que la réalisation de la liberté politique soit aussi nécessaire au prolétariat que l’augmentation de salaire […]. Justement, cette nécessité est d’un autre ordre, elle n’est pas la même, elle est d’un ordre BEAUCOUP PLUS COMPLEXE. » C’est ici le terrain de l’algèbre dont il parlait ailleurs. Sans cesse, il lutte contre la réduction de l’ordre politique à l’ordre économique, contre tous les affadissements de la lutte des classes. Il corrige le Rabotchaïa Mysl pour qui « le politique suit toujours docilement l’économique », il fustige le Rabotchéié Diélo qui « déduit les objectifs politiques du parti des luttes économiques ».

Mais, au-delà des mises en garde, Lénine parle du politique plus qu’il ne le définit. Nicos Poulantzas s’est efforcé de définir la politique par son objet (« la conjoncture »), son produit (« la transformation de l’unité d’une formation sociale »), et surtout son objectif stratégique : l’État. L’État occupe cette place en tant qu’il est le nœud qui maintient l’équilibre conflictuel des divers modes de production impliqués dans une formation sociale, il est « le facteur d’unité de ce chevauchement complexe de divers modes de production » entre lesquels il neutralise un « véritable rapport de forces ».

L’État comme lieu où se boucle l’unité d’une formation sociale est également le lieu où « se déchiffre la situation de rupture de cette unité » : la dualité de pouvoir qui est le facteur décisif de la crise révolutionnaire, celui par lequel le prolétariat en tant que classe s’érige en candidat au pouvoir, et s’efforce de briser l’État bourgeois. Ici réside ce qui transforme la simple crise économique en crise révolutionnaire : parce qu’elle affecte l’État et au travers de l’État toutes les bases juridiques et idéologiques de la société, la crise, « comme critique en actes des superstructures », devient crise totale et ébranle la société de ses fondements économique à ses superstructures.

Cette spécificité du politique qui est le lieu d’irruption de la crise révolutionnaire fait que l’on peut définir beaucoup plus précisément le rôle du sujet politique en rupture avec tout déterminisme rigoureux de l’économie. Lénine reste sans cesse attentif au rôle original que peuvent jouer certaines forces politiques, sans commune mesure parfois avec leur contenu social réel. Ce rôle ne dépend pas seulement des couches qu’elles représentent, mais encore de la place qu’elles occupent dans la structuration spécifique du champ politique. Tout mécanisme facile est ici rejeté. Ainsi peut-on comprendre, en toute orthodoxie léniniste et sans recours aux extrapolations sociologiques, le rôle joué par les étudiants dans la crise de Mai en France. Lénine fut toujours très sensible aux conséquences de la spécificité du politique. Ainsi, dans un article sur « les tâches de la jeunesse révolutionnaire », il notait : « La division en classes est certes l’assise la plus profonde du groupement politique ; certes c’est toujours elle qui en fin de compte détermine ce groupement […]. Cette fin de compte, c’est la lutte politique seule qui l’établit. »

Si le sujet politique est bien en dernière instance « déterminé » par l’économie, il n’en résulte aucun fatalisme. Au contraire, l’initiative du sujet contribue à déclencher la crise politique révolutionnaire dont l’issue dépend encore en partie de lui. La leçon corrélative est que la richesse du politique brouille les cartes, sa complexité fait que le déclenchement ou le prétexte de la crise ne surviennent pas toujours – et presque jamais – où on les attendait « logiquement ». C’est pourquoi le parti, armé de la compréhension du politique, doit rester vigilant à l’ensemble de l’horizon social : « Nous ne savons pas, nous ne pouvons pas savoir quelle étincelle – dans cette masse d’étincelles qui jaillissent maintenant de partout, dans tous les pays, sous l’influence de la crise politique et économique mondiale – pourra allumer l’incendie dans le sens d’un réveil particulier des masses. Aussi devons-nous mettre en action nos principes communistes pour préparer le terrain, tous les terrains, même les plus anciens, les plus amorphes, et les plus stériles en apparence, sinon nous ne serons pas à la hauteur de notre tâche, nous serons exclusifs, nous ne prendrons pas toutes les armes [37] ». Et encore : « Le communisme surgit de tous les points de la vie sociale, il éclôt partout […]. Que l’on bouche avec soin une issue, la contagion en trouvera une autre, parfois la plus imprévisible. »

Ces détours, ces surgissements soudains, inattendus, qui peuvent prendre au dépourvu y compris l’organisation révolutionnaire victime de ses œillères, de ses préjugés et de ses dogmes, constitue bien le propre du politique où la crise révolutionnaire fraie lentement une voie pour faire surface où nul ne la prévoyait. Mai en France a mis en valeur sa structuration spécifique, donnant de la politique une image démutilée et désaliénée, la rendant séduisante à tous ceux qui lui voyaient un visage austère et infirme. Amputée par les [partis] traditionnels, tronçonnée en luttes syndicales revendicatives et en luttes parlementaires, cantonnée par d’autres à la seule forme de l’anti-impérialisme, chacun venait épuiser ce qui lui convenait : la politique pillée, écartelée n’était plus qu’un échiquier triste. Nanterre a suffi pour recomposer le puzzle et restituer à la politique sa fonction totalisatrice par laquelle la crise peut poindre et miner l’assemblage de contradictions. Dans la politique en miettes, la crise révolutionnaire est décomposée, colmatée brèche à brèche, maîtrisée front après front ; c’est seulement sur le véritable terrain politique où se synthétisent les contradictions qu’elle joue à plein son rôle.

3. Stratégies du prolétariat et de la bourgeoisie dans la crise

Pour la bourgeoisie, les formes de sa domination politique sont secondaires par rapport à sa domination économique. C’est au niveau de l’économique qu’elle se situe stratégiquement. Lénine insiste sur l’importance très relative des formes de domination politique pour la bourgeoisie : « La domination économique est tout pour la bourgeoisie, tandis que la forme de domination politique est une question de dernier ordre ; la bourgeoisie peut tout aussi bien régner en république, etc. [38] ». Se maintenir sur le terrain de la lutte économique, c’est essayer de battre la bourgeoisie sur son terrain ; c’est pourquoi Lénine va jusqu’à dire à plusieurs reprises dans Que faire ? que « la politique trade-unioniste de la classe ouvrière est précisément la politique bourgeoise de la classe ouvrière [39] ».

Le terrain politique en revanche est l’espace stratégique du prolétariat porteur de l’au-delà du système capitaliste. Les structures politiques concentrent et reproduisent toutes les formes d’asservissement du prolétariat qui est la première classe dominée sur tous les plans (économique, politique, idéologique), alors qu’à l’époque de sa révolution politique, la bourgeoisie détient déjà le pouvoir économique.

De là provient l’originalité de la révolution prolétarienne telle que l’annonçait Le Manifeste : « Toutes les classes antérieures qui ont conquis le pouvoir cherchaient à assurer la situation qu’elles avaient déjà acquise, en soumettant toute la société aux conditions de son acquisition. Les prolétaires ne peuvent s’emparer des forces productives sociales qu’en supprimant le mode d’appropriation qui était le leur jusqu’ici et, par suite, tout l’ancien mode de production. »

C’est pourquoi, alors que la révolution bourgeoise a pour but de mettre le pouvoir politique au service de l’économie, la révolution prolétarienne se caractérise par l’accession du politique « au poste de commandement ». Maurice Godelier va dans le même sens lorsqu’il affirme que, du pur point de vue mathématique, un modèle de libre concurrence parfaite et un système de planification parfaite se valent. Ce n’est donc pas au nom de la seule rationalité économique que se mène la lutte révolutionnaire du prolétariat mais au nom d’une rationalité, de besoins, d’objectifs d’un autre ordre : d’ordre politique. Ce n’est pas la contradiction interne à l’économie qui mine de façon décisive le mode de production capitaliste, mais la contradiction interstructurelle par laquelle existent des distorsions entre le politique et l’économique.

Conscient que le dénouement de la crise dépend de lui, le parti révolutionnaire se donne le moyen de l’accomplir. Alors que le déclenchement de la crise ne peut être déterminé avec précision – l’organisation y joue un rôle sans en maîtriser toutes les données –, l’heure du dénouement doit être choisie. Les forces antagoniques sont en éveil et s’observent. Désormais, celui qui sait choisir ses armes et son terrain l’emporte. Jauger la situation pour voir si le point de rupture est atteint, fixer la date de l’insurrection, c’est le dernier acte où l’organisation soumet à l’épreuve décisive sa cohésion et sa théorie.

Le 29 septembre 1917, Lénine lance l’avertissement : « La crise est mûre […]. » Le 24 octobre, il rédige une lettre aux membres du comité central : « Maintenant, retarder l’insurrection, c’est la mort […] », « Ce soir, cette nuit, arrêter le gouvernement […] », « l’histoire ne pardonnera pas l’ajournement […] ». Le lendemain, l’insurrection est victorieuse.

Alors qu’on ne peut fixer la date de la révolution, celle de l’insurrection doit l’être à la lumière de la théorie. Lénine l’a inculqué aux bolcheviques dès la révolution de 1905. Mais la théorie s’arrête au seuil de l’insurrection qui est un art, la dernière épreuve – pratique – de vérité qu’impose la crise révolutionnaire.

IV - La crise inaugurale de quelle révolution ?

1. Quelle crise révolutionnaire ?

La crise que prépare Lénine est donc la crise d’une formation sociale capitaliste ; elle est d’ordre politique ; elle ne peut être résolue que par un sujet pratique. Mais de quelle révolution est-elle la crise ?

Par-delà la reconnaissance de la formation sociale qu’il affronte, Lénine s’attache, dès ses premiers écrits, à définir le niveau de structuration du système qu’il combat. Déjà, dans Ce que sont les amis du peuple, en 1894, il relève « l’interdépendance de tous les peuples dans le réseau du marché universel, d’où découle le caractère international du capitalisme [40] ». Là se situe le niveau réel de structuration du système dont la formation sociale russe n’est qu’une partie.

À ce niveau de structuration du système doit correspondre un niveau particulier de structuration du sujet théorique. Il ne s’agit pas de tel ou tel prolétariat, mais du prolétariat mondial. La stratégie qu’il assume est aussi une stratégie internationale : « Un programme et une tactique strictement prolétarienne sont le programme et la tactique de la social-démocratie révolutionnaire internationale [41]. »

De même que la stratégie révolutionnaire nationale trouve dans l’organisation sa consécration, de même la stratégie internationale trouve son instrument et sa consécration dans l’organisation internationale : « L’Internationale consiste dans le rapprochement, d’abord idéologique, et ensuite, le moment venu, sur le terrain de l’organisation, des hommes capables […] [42]. » Et dès son retour en Russie, en 1917, dans les Thèses d’avril, Lénine avance comme l’une des tâches principales des bolcheviques : « Rénover l’Internationale. »

L’existence d’une telle organisation internationale ne se réduit pas à l’addition de ses sections, elle les transforme qualitativement et les constitue en sujet pratique de la révolution mondiale.

Dès le projet de programme du POSDR, en 1902, Lénine consigne dans la thèse XI que « le développement des échanges internationaux a créé entre les peuples du monde des liens si étroits que le mouvement ouvrier contemporain devait devenir international et l’est déjà devenu. La social-démocratie russe se considère comme une partie de la social-démocratie internationale ». Dans cette problématique de l’organisation internationale, les intellectuels de pays féodaux peuvent devenir des communistes s’ils se réfèrent à la stratégie et à la discipline de l’Internationale. Lors du IIe congrès de Russie des peuples d’Orient, Lénine peut ainsi affirmer aux représentants de peuples où le prolétariat existe à peine à titre embryonnaire que « grâce aux organisations communistes d’Orient qu’ils représentent, ils sont en contact avec le prolétariat révolutionnaire d’avant-garde ».

En raison de cette conception du caractère international du capitalisme à l’époque de l’impérialisme et du niveau international de structuration des sujets théorique et pratique qui correspondent, Lénine voit la révolution comme un procès mondial dont toute crise révolutionnaire ne représente qu’un moment, affectant « le maillon le plus faible de la chaîne ». C’est ainsi que la révolution russe n’a pas vocation pour lui de s’enclore dans ses frontières, mais ne constitue que la première tête de pont de la révolution.

À l’époque de « l’actualité de la révolution », toute crise révolutionnaire est un moment de la révolution mondiale.

2. L’au-delà de la crise

L’articulation historique de la crise révolutionnaire est toujours envisageable sous l’angle double de la continuité et de la discontinuité. On pourrait dire qu’elle scande une discontinuité dans la structure des modes de production mais qu’elle reste le canal d’une continuité dans la mesure où les éléments de la formation sociale d’origine se trouvent réinvestis, après la révolution, dans la formation sociale suivante. En toute logique, il faut l’avouer.

De même que plusieurs modes de production se chevauchent dans la formation sociale capitaliste, de même plusieurs sont co-présents et enchevêtrés dans la formation sociale socialiste qui est typiquement une phase de transition.

Lénine est particulièrement conscient de cette situation et des problèmes qui en résultent : « Il est hors de doute qu’une certaine période de transition se situe entre le capitalisme et le communisme. Elle doit forcément réunir les traits ou particularités propres à ces deux structures économiques de la société. Cette période transitoire ne peut manquer d’être une phase de lutte entre l’agonie du capitalisme et la naissance du communisme ou, en d’autres termes : entre le capitalisme vaincu, mais non anéanti, et le communisme déjà né mais encore faible [43]. »

Dans La Maladie infantile, Lénine insiste à plusieurs reprises sur les attaques multiples et quotidiennes que subit la dictature du prolétariat de la part de toute la bourgeoisie qui se reconstitue dans les secteurs de petites productions et dont la résistance est « décuplée du fait de son renversement ». Il affirme encore « qu’il est mille fois plus facile de vaincre la grande bourgeoisie centralisée que de vaincre les millions et les millions de petits patrons qui par leur activité quotidienne, coutumière, invisible, insaisissable, dissolvante, réalisent les mêmes résultats qui restaurent la bourgeoisie ».

La lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie n’est donc pas conclue par la crise révolutionnaire ; le seul critère qui marque le succès de la crise, et en fait un seuil historique, c’est la conquête du pouvoir politique par le prolétariat et le maintien d’une politique au poste de commandement.

Seule la victoire de la révolution à l’échelle internationale peut assurer définitivement la victoire du prolétariat.

Il est à souligner à ce propos que le pouvoir prolétarien peut délibérément donner le commandement à l’économique et rechuter ainsi sur le terrain de la bourgeoisie. La politique de Staline l’illustre qui, s’engageant dans la construction du socialisme dans un seul pays, a choisi comme objectif prioritaire la compétition économique dans un monde dont la structure dominante demeure l’impérialisme, c’est encourir la nécessité vitale de trouver des débouchés et des marchés, de restaurer le profit et la rentabilité pour maintenir les capacités internationalement concurrentielles de l’économie nationale. C’est restaurer les critères économiques de la bourgeoisie et tenter de l’abattre sur son terrain au lieu d’approfondir la révolution par une lutte de tout instant contre les résurgences marginales de l’économie de marché, contre l’idéologie bourgeoise, aussi longtemps que la révolution n’a pas internationalement triomphé.

Conclusion : la crise révolutionnaire comme critère de périodisation

1. Continu et discontinu

La crise révolutionnaire apparaît donc comme le point nodal dans le processus international de la lutte des classes. Ainsi, la crise est-elle inaugurale d’une périodisation selon la conception traditionnelle de l’histoire que les concepts légués par Marx ne permettent pas de dépasser. Balibar indique que le concept de périodisation est le concept de la discontinuité dans la continuité, par lequel elles s’éclairent et s’expliquent l’une l’autre, de même que pour Bachelard le corpuscule et l’onde (le discontinu et le continu) « sont des moments différents de la mathématisation de l’expérience », « l’onde réglant la probabilité de présence de corpuscules ». La situation révolutionnaire engendrée par les contradictions de la formation sociale règle la probabilité de la crise révolutionnaire qui introduit une discontinuité dans la continuité et permet de scander le développement des formations sociales.

2. Diachronie et synchronie

Greimas souligne dans son article sur histoire et structure la difficulté d’intégrer la dimension temporelle dans les considérations relatives au mode d’existence des structures de signification ; il l’attribue à la non-pertinence de la dichotomie saussurienne de la diachronie et de la synchronie, l’axe chronique étant logiquement antérieur à ces deux aspects complémentaires de la temporalité. Mais cet axe commun sur lequel se découpe diachronie et synchronie ne suffit pas à les mettre en relation. Seule la parole, comme action répétitive du sujet sur la langue (synchronie), montre la voie de sa transformation. Elle suggère une solution possible sans l’élaborer.

Ainsi que pour l’articulation entre continu et discontinu, ainsi pour celle entre synchronie et diachronie, toute solution ramène à une médiation mal définie du sujet. Ainsi, Gustave Guillaume déduit-il une durée événementielle d’une durée universelle par le truchement d’un temps opératif, le présent, qui est le temps du sujet. Le présent est alors le point de chevauchement et de fusion du passé et de l’avenir, « l’image de l’opération par laquelle, incessamment, une parcelle de futur se résout en parcelle de passé [44] ». La crise révolutionnaire est aussi à sa façon le présent où la double détermination de l’histoire se consume.

3. Histoire et structure

Comme le remarque Greimas, la seule durée ne paraît pas susceptible de servir de pont reliant l’histoire à la structure. Au demeurant, l’épistémologie moderne a révélé que le temps agit peut-être plus par répétition que par durée, que l’agent de la transformation est « l’action du rythme sur la structure ».

Lénine a cherché dans cette voie la solution pratique aux problèmes de la crise révolutionnaire. Le mérite lui revient d’avoir pris pied dans l’ordre du politique, que Marx avait indiqué, pour y constituer le sujet pratique de cette crise. Le mérite lui revient également d’avoir compris la crise comme le fil acéré où rien ne peut durablement nicher, comme l’instant rare où la pratique devient la vérité de la théorie qu’elle devance, où la classe ouvrière joue enfin son rôle historique provisoirement légué à un parti intérimaire. Enfin, lui revient le privilège unique d’avoir le premier fait de l’histoire le résultat de la volonté consciente des hommes. Marx avait annoncé cette ère nouvelle où les hommes armés de la théorie et de l’organisation ne se satisfont plus d’un rôle subi mais le prolongent et le complètent d’un projet choisi. Lénine l’a inaugurée en résolvant victorieusement la crise de 1917.

Pourtant l’image de la crise posée comme un rasoir auquel s’aiguise la vérité, sous la matière compacte de l’acier, illustre la fonction de la crise sans même en laisser entrevoir la nature. Balibar donne l’énoncé de ce problème : « L’intelligence du passage d’un mode de production à un autre ne peut jamais apparaître comme un hiatus irrationnel entre deux périodes qui sont soumises au fonctionnement d’une structure. La transition ne peut être un moment, si bref soit-il, de déstructuration. Elle est elle-même un mouvement soumis à une structure qu’il faut découvrir [45] ». Sous cette transition, Marx pose comme une évidence la structure invariante de la reproduction qui ne peut s’interrompre et qui prend une forme particulière dans chaque mode de production. Ainsi, la transition ne peut se réduire à un « saut qualitatif » ; d’avoir distingué dans le concept de reproduction la reproduction des marchandises qui continue et la reproduction des rapports sociaux, conditions de perpétuation du système (qui sont précisément abolies dans la crise), apporte un élément de solution sans permettre de conclure. Le dédoublement du concept de reproduction ne peut suppléer la construction du concept de passage.

D’être la rupture inaugurale dans l’ordre nouveau dont est porteur le prolétariat mondial ne suffit pas pour élaborer la théorie et les lois de la crise révolutionnaire. Au seuil de ce problème s’arrête la notion léniniste de crise révolutionnaire, au seuil même de son propre concept.

Mémoire de maîtrise (philosophie), sous la direction d’Henri Lefebvre, 1968
danielbensaid.org

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Notes

[1] Lénine, Œuvres, tome XXI, p. 216-217, éditions de Moscou.

[2] Lénine, op. cit., tome XXXI.

[3] Histoire de la révolution russe, tome II, p. 548, éditions du Seuil.

[4] Nicos Poulantzas, Pouvoir politique et classes sociales, éditions Maspero, p. 11.

[5] Lénine, Œuvres, tome I, éditions de Moscou, p. 175.

[6] Lénine, op. cit., tome I, p. 324.

[7] Lénine, op. cit., tome I, p. 257.

[8] Lénine, op. cit., tome V, p. 20.

[9] Lénine, op. cit., tome XXVIII, p. 310.

[10] Lukacs, Histoire et conscience de classe, p. 101, éditions de Minuit.

[11] Ibid., p. 281.

[12] Lénine, op. cit., tome I, p. 273-290-294.

[13] Lénine, op. cit., tome II, p. 341-343.

[14] Lénine, op. cit., tome IV, articles de la Rabotchaïa Gazeta, p. 221-224.

[15] Lénine, op. cit., tome II, p. 14.

[16] Lénine, op. cit., tome XXIII, p. 20.

[17] Rosa Luxemburg, Marxisme contre dictature, p. 32, éditions Spartacus.

[18] Bachelard, Le Nouvel Esprit scientifique, p. 11, Puf.

[19] Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, p. 66-67.

[20] Lénine, op. cit., tome XXI, p. 260.

[21] Lénine, op. cit., « Un pas en avant, deux pas en arrière », tome VII, p. 412.

[22] Lénine, op. cit., tome XI, p. 172.

[23] Auguste Ferdinand Moebius (1790-1868), mathématicien allemand.

[24] Louis Althusser, Étienne Balibar, Roger Establet, Lire le capital, tome I, p. 16, éditions Maspero.

[25] Lénine, op. cit., tome XIV, p. 136.

[26] Terme mathématique.

[27] Lénine, op. cit., tome V, p. 523.

[28] Louis Althusser, Étienne Balibar, Roger Establet, op. cit., tome II, p. 170-171.

[29] André Glucksmann, Stratégie et révolution, éditions Bourgois.

[30] Rosanna Rossanda, « Les étudiants comme sujet politique », Les Temps modernes,
août 1968, p. 2.

[31] Alfred Rosenberg, Histoire du bolchevisme, Grasset.

[32] Nicos Poulantzas, Pouvoir politique et classes sociales, p. 69.

[33] [Lénine, Que faire ?, Points Politique, Le Seuil, 1966.

[34] Lénine, op. cit., « Un pas en avant, deux pas en arrière », tome VII, p. 278.

[35] Georg Luckas, Lénine, p. 48 [souligné par l’auteur], EDI Paris.

[36] Lénine, op. cit., tome VII, p. 287.

[37] Lénine, op. cit., « La Maladie infantile », tome XXXI, p. 91-92.

[38] Lénine, op. cit., « Le parti révolutionnaire et le révolutionnarisme sans parti », tome X, p. 75.

[39] Lénine, op. cit., tome V, p. 436.

[40] Lénine, op. cit., tome I, p. 138 ou 188.

[41] Lénine, op. cit., tome VIII, p. 511.

[42] Lénine, op. cit., tome XXI, p. 95.

[43] Lénine, op. cit., tome XXXI, p. 96-97.

[44] Gustave Guillaume, Langage et science du langage, p. 199.

[45] Louis Althusser, Étienne Balibar, Roger Establet, op. cit., tome II, p. 277.