Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

juin 1977

L’actualisation du Programme commun

Le cercle vicieux du réformisme

Le livre de l’économiste SC Kolm [1], publié en janvier dernier a déjà eu un écho important, aussi bien dans la presse traditionnelle que dans la presse ouvrière. Il traite, à la lumière des expériences chilienne et portugaise, d’un sujet brûlant : la politique économique de la gauche au pouvoir. Il en décortique honnêtement les contradictions, même s’il ne va pas jusqu’au bout des conclusions qu’il suggère.

La spirale

Kolm part d’un rappel sur l’histoire du Chili sous l’Unité populaire et sur celle du Portugal entre 1974 et 1975.

Au Chili, Allende remporte les élections présidentielles à l’automne 1970 et forme un gouvernement d’Unité populaire (UP) auquel participent notamment le PS et le PC. Dès janvier 1971, les salaires sont pratiquement doublés, cependant que la hausse des prix est freinée : elle sera de 22 % pour l’année 1971 au lieu de 35 % en 1970. Ce freinage est obtenu grâce à un contrôle gouvernemental, qui impose même la baisse des prix pour certains produits de consommation courante. Pour exercer ce contrôle le gouvernement appelle à la création de comités de ravitaillement (les Jap), qui prendront dans la lutte contre le sabotage patronal à partir de 1972 un caractère de masse. Si la part des profits dans le produit national recule par rapport à celle des salaires, leur volume se maintient dans un premier temps, dans la mesure où la victoire de l’Unité populaire coïncide avec un contexte de reprise dans l’économie mondiale qui permet d’utiliser les capacités inemployées.

Ce sont ces premiers succès qui assurent la victoire électorale de l’UP aux élections municipales de mars 1971, où, pour la première et la dernière fois, elle atteint la majorité absolue de 50 %. Mais l’augmentation des importations, la spéculation sur les prix du cuivre (principale exportation chilienne) qui s’effondrent, le chantage des créanciers internationaux, conjuguent leurs effets. En 1972, les prix grimpent de 163 %. En 1973, ils s’envolent avec une augmentation de 508 %. Dès 1972, cette inflation galopante a mangé l’augmentation des salaires : les salaires réels sont inférieurs de 2,7 % à ce qu’ils étaient au moment de l’arrivée de l’UP au gouvernement.

De même, au Portugal, après une augmentation substantielle des salaires, les prix flambent à partir du printemps 1975 et dépassent les augmentations de salaires à l’automne (sauf pour les plus bas salaires qui ont pratiquement été doublés).

Quel est donc le mécanisme mis en évidence par Kolm à partir de ces expériences, et qui pourrait s’appliquer en France en cas de victoire de la gauche ?

a) Au début, les salaires sont augmentés, notamment les bas salaires, et les prix sont dans une certaine mesure contrôlés.

b) L’augmentation des salaires provoque une augmentation de la consommation au moment même où les investissements sont gelés : les capitalistes privés qui gardent l’initiative de l’investissement font fuir les capitaux, ou les gardent en attendant des jours meilleurs pour eux.

c) L’augmentation des bas salaires entraîne surtout une croissance de la consommation directe. Or, rien ne dit que la structure de production existante et les capacités inemployées correspondent précisément à ce type de demande. Au Chili, les responsables de l’Union populaire avaient aussi surestimé l’importance de ces capacités de production inemployées. Il en résulte donc un gonflement des importations.

d) L’accroissement des importations se traduit par un déficit commercial, qui se combine aux effets de la fuite des capitaux : les réserves s’épuisent, le pays s’endette et devient vulnérable au chantage de ses créanciers. Les importations deviennent de plus en plus chères pour une monnaie de plus en plus faible : les prix en subissent le contre coup.

L’engrenage

En dehors d’une mobilisation collective et d’une planification démocratique de l’économie, un blocage prolongé des prix peut se traduire par de la pénurie, des manques, des files d’attente, du marché noir, du mécontentement. Au Chili, pour freiner la tendance à la flambée des prix, le gouvernement de l’Union populaire a bloqué les prix et les tarifs qui dépendaient de lui, ceux de « l’aire de propriété sociale », autre­ment dit du secteur nationalisé. Mais cela n’a pas empêché les prix de grimper dans les autres secteurs et de creuser le déficit budgétaire au détriment de l’État. Si on ne veut pas rentrer dans ce cercle vicieux, l’augmentation des salaires doit s’accompagner d’un strict veto des travailleurs sur les licenciements (sinon les patrons essaient de compenser les augmentations de salaires par des compressions de personnel) et de l’extension des expropriations, afin de mettre en œuvre une planification, qui seule permettrait un réel contrôle global des prix.

Nous avons déjà vu à partir de l’expérience chilienne, comment l’accroissement du pouvoir d’achat des travailleurs pouvait se traduire par une augmentation de la demande de biens d’équipements, donc pas une inadaptation de l’appareil de production, au moment même où les investissements privés se font réticents. Il faudrait donc changer la structure de production, mais c’est une opération lente et coûteuse qui se heurte aux intérêts privés des capitalistes encore puissants.

Ce que Kolm reconnaît bien : « Dans les circonstances envisagées, il faut sans doute peu compter sur l’action spontanée des entrepreneurs privés pour réaliser ces investissements et reconversions, en tout cas avec l’amplitude nécessaire et à temps, pour une série de raisons bien claires : les interventions publiques sur les prix empêchent ceux-ci de donner tout le profit qu’ils donneraient autrement ; ces entre­preneurs, de plus, ne savent pas si le nouveau régime, donc la nouvelle distribution, donc la nouvelle demande, dureront ; et enfin ils préfèrent peut-être laisser l’expérience sociale en cours s’enferrer dans des difficultés économiques plutôt que de contribuer à son succès. Une politique industrielle effective publique et populaire est donc alors nécessaire ne serait-ce que pour cette seule raison. Et comme le « marché » ne s’en occupe pas tout seul, des calculs globaux de planification intersectorielle sont en particulier nécessaires, et les diverses et indispensables connaissances locales ne suffisent pas » (p. 122).

C’est ce qu’avaient entrevu à leur manière les travailleurs portugais lorsqu’ils envisageaient au printemps 1975 d’entreprendre la reconversion de leurs entreprises, à l’image de ceux de Movauto qui avaient mis au point la production de réfrigérateurs (jusqu’alors importés) à la place des automobiles de luxe.

Kolm reconnaît donc qu’à moins de la briser, on n’échappe pas à la logique du marché, qui fonctionne au profit des patrons. Il applique à la France les leçons du Chili et du Portugal : « Le Programme commun aura le plus grand mal à éviter que l’investissement ne s’effondre. Cela requerra très largement sa budgétisation et sans doute davantage de nationalisations qu’il n’est prévu. » C’est le moins qu’on puisse dire ! Il ajoute : « La seule solution est de réaliser les investissements productifs par responsabilité publique et populaire… » Pour parler clair, il faudrait dire que cela signifie le remplacement de la souveraineté du marché par une planification économique, et l’expropriation préalable de tous les secteurs clefs de l’économie.

Il est aussi possible d’envisager que l’amélioration du niveau de vie des travailleurs s’effectue autrement que par l’augmentation des salaires versés. On peut imaginer que cette amélioration s’opère en partie par la multiplication et une qualité supérieure des équipements sociaux et des prestations sociales pris en charge par la collectivité. C’est d’ailleurs ce que suggère Chevènement dans une série d’articles publiés dans Le Monde des 29 et 30 avril. La consommation est ainsi mieux prévue et contrôlée, afin d’éviter un gonflement sauvage des importations.

Mais une telle mesure, si elle est concevable dans une société socialiste (où elle serait libre­ment choisie et contrôlée par des travailleurs ayant réellement en main les leviers et les comptes de l’économie) ne serait qu’une supercherie en société capitaliste, où les travailleurs n’ont aucune garantie que les dits « équipements collectifs » leurs soient effectivement destinés, et qu’ils correspondent à leurs besoins les plus urgents.

Enfin, pour lutter contre le déficit du commerce extérieur et la fuite des capitaux, Kolm reconnaît qu’il « faut mettre des entraves réglementaires aux sorties de capitaux », en ajoutant : « Si on peut interdire la fuite des capitaux, le problème est résolu. » Dès lors, on comprend mal pourquoi il en reste à ce constat velléitaire sans chercher à discuter précisément de ses « entraves réglementaires » et de leur efficacité éventuelle, sans envisager non plus les moyens concrets de la lutte contre la fuite des capitaux. Nous répétons en ce qui nous concerne que la seule politique efficace au service des travailleurs, serait celle qui prendrait des mesures radicales dans le sens du monopole d’État sur le commerce extérieur, de la non-convertibilité de la monnaie, de l’unification du système bancaire (cf. Cahiers de la Taupe, n° 13).

Sortir du système

Partant de l’idée qu’il y aurait deux interprétations possibles du Programme commun, une « dure » et une « molle », Kolm conclut, un tantinet désabusé : « En bref, le Programme commun ouvre deux alternatives, l’une n’est pas viable et l’autre ne change pas vraiment grand-chose » (p. 176). Cette impasse résulte du fait que l’hypothèse « dure » respecte aussi les lois et le cadre du système. Kolm constate encore : « Le Programme commun est un progrès assez sérieux en ce qui concerne les contrats défensifs (protection contre les licenciements en particulier et aussi quant aux conditions de travail), mais guère en ce qui concerne la participation effective aux choix et décisions globaux de production et d’activité » (p. 1 78).

Il entrevoit la seule voie qui permette de sortir du cercle vicieux et du système en même temps ; c’est celle de l’auto-organisation et du pouvoir des travailleurs : « Le plus important et le plus urgent est d’aller le plus vite possible le plus loin possible dans l’acquisition du pouvoir de décision le plus direct possible par les masses populaires. En particulier dans les entreprises. C’est-à-dire d’aller aussi loin et aussi vite qu’on le peut vers le pouvoir populaire, le contrôle ouvrier, l’autogestion bien comprise. Tous les problèmes et toutes les échéances convergent vers cette conclusion » (p. 68).

Seule la lutte des classes vient à bout des contradictions analysées. La solution est donc bel et bien politique, et les deux cents pages de démonstration économique de Kolm y ramènent irrésistiblement.

Cahiers de la taupe n° 15, juin 1977

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Notes

[1] S.C. Kolm La Transition socialiste, éditions du Cerf.