Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

2007

Note sur Péguy

Cette note était classée dans les « projets et chantiers » de Daniel Bensaïd dans une valise regroupant des textes sur Walter Benjamin, les textes « En flânant sur les macadams » et « Politiques sacrées », datés respectivement de 1995 et 2001, également publiés sur ce site.

Péguy est d’abord, avec Sorel, un critique perspicace et révolté de la modernité marchande, qui est une anti-mémoire, un naufrage de la tradition, un oubli du buissonnement organique au profit de la simple mécanique, de « l’irrévocabilité de la mécanique ». Le premier reproche fait aux modernes est en effet de négliger la considération de la mémoire et « la continuation de la vie organique, la continuation du passé dans le présent, du présent dans le futur ». La rage moderne du futur exige ni plus ni moins que « l’abolition totale de la mémoire ». C’est pourquoi, la France ne saurait être dite « contemporaine », car contemporaine signifie un présent qui se différencie, qui bouge, remue, varie. Il faut la nommer par le nom qui convient : « Il faut dire moderne. Quand nous disons moderne, c’est le nom même dont ils se vantent, c’est le nom de leur orgueil et de leur invention, c’est le nom qu’ils aiment, qu’ils revendiquent […], c’est le nom d’orgueil fou dont ils vêtent leur orgueil […] : l’ère moderne, la science moderne, l’État moderne, l’école moderne, ils disent même : la religion moderne [1]. »

Péguy est encore sous le coup, sous l’impression d’une génération bercée par L’Avenir de la science, de ce « livre de fondation de la superstition de la science moderne », véritable bréviaire de la modernité qui porte à son plus haut niveau de développement « la religion de la science historique ». Et pourtant, Renan ne parvient pas à être tout à fait moderne. Bien que défroqué, « ordonnateur des défroqués » et « inventeur du genre », il trempe encore, tout entier, par culture et par érudition, dans la tradition et ne peut s’empêcher d’un mouvement de mépris envers ces modernes dont il est le maître et le fondateur. Car ce fétiche scientifique, cette nouvelle idole qui réclame ses dévotions, a aussitôt noué quelque obscure complicité avec la marchandise qui constitue le véritable esprit de l’époque. Le grand marché intellectuel du monde moderne est devenu un « grand Bon Marché », et la science moderne une « grande madame Boucicaut », fournissant des vêtements scientifiques tout faits à tous les systèmes qui en ont besoin. Le secret de la modernité – le jeune Péguy socialiste l’a appris et admis une fois pour toutes –, c’est « la perversion de mécanisme social et mental du monde moderne bourgeois et capitaliste  [2] ». Le monde moderne est lié d’une affinité profonde, d’une parenté et d’une complicité secrètes, à l’argent : « c’est l’exercice même et l’institut pour ainsi dire et la substance du monde moderne que cette implacable, que cette épuisante omnipotence de l’argent ».

Ce fil saisi dès sa jeunesse d’étudiant, Péguy ne le lâchera plus. S’il oscille lui-même entre les deux versants de la critique, entre un romantisme juvénile révolutionnaire, et, après sa conversion, un romantisme désenchanté, conservateur, nourri de déceptions politiques, son point fixe demeure que « tout eût mieux valu et infiniment, que ce monde moderne historique, scientifique, sociologique, incurablement bourgeois  [3] ». Car les instincts modernes portent la marque indélébile de l’esprit d’entreprise et de profit : « épargne et capitalisation, avarice, ladrerie, économies, cupidité, dureté de cœur, intérêts ; caisse d’épargne et recette buraliste ». Le temps lui-même s’en est trouvé corrompu. Il n’est plus le temps des travaux et des jours, ni celui des amours et des peines, mais seulement « le temps de la marche des intérêts rapportés par le capital, le temps des traites et des effets de commerce, et des anxiétés des échéances ». Il s’agit désormais d’un temps homogène, monotone, linéaire et mécanique, un temps sans miracles ni événements.

Le nœud stratégique du discours de la modernité, c’est le culte unilatéral, abstrait, du progrès continu, qui réduit toute l’histoire de la pensée à un mouvement linéaire et unitaire, à un perpétuel mouvement d’accumulation, de thésaurisation, d’entassement et de superposition. Elle est pétrie de mauvaise croyance, cette confiance en « une fatalité bienveillante par qui rien ne ferait de mal, qui assurerait le progrès de la culture dans l’humanité par on ne sait quelle série automatique […], d’une fatalité bienveillante qui ferait le salut temporel  [4] ». L’ordre de l’art et de la culture est irréductible à l’ordre chronologique de la science et de la technique, le plan vertical des perfections au plan horizontal des successions. Un homme, une œuvre, une culture, ne sont pas dans l’ordre de l’enchaînement, mais dans l’ordre de la réussite et de l’événement, et dans l’ordre de l’événement, « tout ce qui est fait est fait et peut se défaire ou se perdre ». C’est pourquoi « Descartes n’a point battu Platon comme le caoutchouc creux a battu le caoutchouc plein et Kant n’a point battu Descartes comme le caoutchouc pneumatique a battu le caoutchouc creux ». Les grandes métaphysiques comme les grandes œuvres, sont des langages de la création, « et à ce titre elles sont irremplaçables ». En matière de records, sur le ruban linéaire et sur le feuilleton du temps, on peut toujours faire mieux, dépasser le précédent record et le précédent détenteur, mais en matière de culture, dépasser Platon ou Spinoza, Pascal ou Mallarmé, ne veut plus rien dire. Les variations de la réception peuvent exprimer un mieux, ou un progrès, ou un changement chez les lecteurs ou les auditeurs, non point un progrès dans les œuvres elles-mêmes. À la proposition maîtresse du progrès linéaire indéfini, perpétuellement poursuivi, perpétuellement poussé, perpétuellement obtenu et acquis, perpétuellement consolidé », Péguy oppose la « proposition des résonances », l’écho fragile des correspondances entre époques, événements, irruptions mémorielles.

Péguy ne nie pas tout progrès, tout caractère cumulatif de la connaissance. Dans l’ordre scientifique, « le dernier des physiciens peut, doit contrôler Newton, critiquer Newton, ajouter à Newton », mais dans le royaume des artistes au contraire, rien n’est égal à rien, tout devient incommensurable ; point de classement ni de hit-parade qui tienne. La critique du progrès débouche alors sur celle de la raison historique, sur l’extériorité de la méthode de l’historien à son objet, sur le fait que, dans l’histoire moderne, « tout apparut au regard frappé de l’historien comme une toute bourgeoisie, comme universellement bourgeois ». Ce que Péguy rejette, c’est l’idée d’un jugement historique dernier, l’idée du fameux tribunal de l’histoire, d’un regard « total » et « définitif » sur le passé. Le regard de l’histoire reste au contraire « infiniment fragmentaire, fragmenté, infiniment précaire, infiniment incomplet ». Entre l’événement réel et l’événement historique, il y a incompatibilité totale, absolue, incommunication, incommensurabilité. La même incompatibilité qu’entre une étoile ou une gerbe de possibles ouverts et un périmètre fermé, clôturé, bouclé : « La réalité, l’événement de la réalité, l’événement réel est cette rosace réelle aux fleurs de rose infiniment fouillées. L’histoire, l’événement de l’histoire sont ces carreaux de plâtre qu’aussitôt la rosace abolie nous mettons au même lieu, chacun tous tant que nous sommes selon notre petit entendement, selon nos petits moyens et notre petite capacité  [5]. » On retrouvera dans Clio cette distinction essentielle entre le festonnement fractal du réel et les approximations rigides de l’entendement, entre « remémoration organique et retracé historique » : « L’histoire est ce long chemin de fer longitudinal qui passe tout au long de la côte (mais à une certaine distance) et qui s’arrête à toutes les gares qu’on veut, mais il ne suit point la côte elle-même. » Décidez, commente Michel Serres, entre la carte et le rivage, le découpage de la côte et la ligne unicursale de la voie ferrée. Péguy, quant à lui, choisit de serrer au plus près les recoins et les anfractuosités, par l’enchevêtrement singulier de son style.

L’un des fils conducteurs de la critique conjointe de la modernité, des illusions du progrès, et de la raison historique, réside dans le rejet catégorique de l’héritage positiviste. Sur ce point, et probablement à son insu, Péguy se trouve en accord parfait avec Blanqui. Le positivisme est alors l’orthodoxie dominante de l’institution universitaire, « tout y est à la classification d’Auguste Comte », à cette science moderne « pourrie de métaphysique », à ce monde non sans Dieu mais hanté d’un Dieu moderne, « historien et sociologue ».

Archives personnelles, non datées

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Notes

[1] Charles Péguy, Œuvres en prose complètes, tome II, La Pléiade, NRF Gallimard, p. 709.

[2] Ibid, p. 1235.

[3] Charles Péguy, Situations, p. 50

[4] Charles Péguy, Œuvres en prose complètes, ibid., p. 104.

[5] Ibid., p. 1309-1310.