Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

décembre 1975

Armée

Oui, antimilitaristes

À ceux qui refusent aujourd’hui l’antimilitarisme, nous demandons s’ils souscrivent à son contraire : le militarisme. Il n’y a pas en la matière de terrain neutre qui permettrait de ne pas prendre parti.

Depuis que Chirac a donné le coup d’envoi des opérations de police contre les comités de soldats, les partis réformistes battent en retraite. « Nous ne sommes pas antimilitaristes », répète le Parti communiste. Dieu, nous en garde, répond le Parti socialiste. Devant cette débandade, les Chirac et consorts poussent l’avantage : vous n’êtes pas antimilitaristes ? Voire… Prouvez-le ! Des faits.

Militarisme…

Halte là ! Assez de chantage et d’épouvantails Qu’est-ce que le militarisme ? Si le militarisme, c’est la privation de tous droits civiques pendant un an, pour des individus majeurs aux yeux de la loi… Si le militarisme ce sont les tribunaux d’exception et la justice militaire… Si le militarisme, c’est la « défense opérationnelle du territoire », tournée contre « l’ennemi intérieur », autrement dit contre les travailleurs… Si le militarisme c’est l’utilisation des conscrits, fils d’ouvriers et de paysans, comme briseurs de grève contre les éboueurs ou les postiers… Si le militarisme, c’est l’escalade aux armements, les livraisons d’armes à l’Afrique du Sud, les manœuvres communes avec les troupes franquistes, l’instruction donnée aux tortionnaires brésiliens… Si le militarisme, c’est la discipline aveugle, les brimades des stages commandos, les exercices dangereux, les morts du tunnel de Chézy (au fait, où en est l’enquête ?)… Si le militarisme, c’est Darlan et Pétain collaborant avec le nazisme. Gallifet écrasant la Commune avec les canons de Bismark. Salan et Jouhaud. Si le militarisme, c’est Massu faisant l’apologie de la torture…

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Siné. Rouge n° 278, décembre 1974

Alors oui. nous sommes antimilitaristes Résolument, et sans honte.

Nous aimerions seulement savoir si ceux qui nient aujourd’hui l’antimilitarisme souscrivent à son contraire, le militarisme. Ou s’il existe en la matière un terrain neutre, un no man’s land qui permettrait de ne pas prendre parti.

...et antimilitarisme

S’ils étaient antimilitaristes, les célèbres pioupious du dix-septième qui refusèrent jadis de tirer contre leurs frères viticulteurs et mirent crosses en l’air… S’ils étaient antimilitaristes, les mutins de la mer Noire qui refusèrent de porter les armes contre la Révolution russe, et ceux du Potemkine… S’ils étaient antimilitaristes, les matelots espagnols qui, le jour du putsch franquiste, le 18 juillet 1936, jetèrent par-dessus bord les officiers putschistes… S’ils étaient antimilitaristes les marins de Valparaiso qui voulaient déjouer le putsch de Pinochet, et les soldats du Ralis qui se sont opposés le
11 mars au coup d’État de Spinola… S’ils étaient antimilitaristes les soldats du contingent en Algérie qui se dressèrent contre leurs officiers factieux, lors du putsch de généraux…

Alors, oui, nous sommes antimilitaristes !

Et nous aimerions savoir si tous ceux qui renient aujourd’hui ce titre se désolidarisent du même coup de tous ces soldats qui, à travers l’histoire, ont eu le courage de choisir le camp des prolétaires contre celui de leurs exploiteurs.

Les officiers aussi

Chirac brandit le tract du comité de soldats de Cazaux et interpelle le mouvement ouvrier sur le ton – déjà – de l’interrogatoire : voulez-vous retourner les armes du contingent contre les officiers ?

Interdira-t-il à des millions de travailleurs de par le monde de chanter dans les réunions et les manifestations cette strophe de l’Internationale :

« S’ils s’obstinent ces cannibales
À faire de nous des héros
Ils sauront bientôt que nos balles
Sont pour nos propres généraux »

Chirac en appelle aux officiers. Mais les travailleurs aussi. Nous savons parfaitement que la majorité des officiers de carrière sont formés et dressés pour rester fidèles à la classe qu’ils servent, celle des patrons.

Mais nous savons aussi que pas une révolution n’a triomphé sans qu’une partie du corps des officiers rejoigne ses rangs. Rossel, dirigeant militaire de la Commune de Paris, était un officier. Marty et Tillon, mutins de la mer Noire, étaient sous-officiers. Toukhatchevsky, stratège de l’armée rouge soviétique, et Chu Teh, stratège de l’armée rouge chinoise, étaient déjà officiers supérieurs sous l’ancien régime. Aujourd’hui même, au Portugal, les commandants José Varela et Dinis de Almeida sont emprisonnés par leurs pairs.

Le mouvement ouvrier saura prendre la défense d’officiers qui seraient comme La Bollardière, victimes de la répression pour avoir pris la défense des droits et des libertés démocratiques. Mais surtout, le mouvement ouvrier est ouvert à tous les officiers qui, en acceptant de se soumettre à la démocratie des comités et des syndicats, rejoindraient aux côtés des simples soldats la lutte de la classe ouvrière. Ils sont nombreux, au Portugal, les jeunes officiers supérieurs qui, rompant la solidarité hiérarchique du MFA, ont rejoint leurs propres soldats dans les comités de caserne ou dans le mouvement « Soldats unis vaincront ».

Une certaine idée de la défense nationale

Chirac accuse le mouvement des soldats de porter atteinte à la Défense nationale Comme s’il avait le droit de définir, lui, Chirac, la défense nationale, et comme si sa définition pouvait, sans discussion, faire autorité.

C’est au nom de leur conception de la défense nationale que les Chirac de naguère ont conduit une occupation de pillage dans la Ruhr qui a contribué à développer le nationalisme allemand, faisant le lit du nazisme. C’est au nom d’une certaine idée de la défense nationale que les Chirac de naguère ont abandonné la révolution espagnole aux bombardements de la légion Condor, en continuant à construire brique à brique la ligne Maginot… C’est au nom d’une certaine idée de la Défense nationale, que les Chirac de naguère ont conduit au Vietnam et en Algérie des guerres coloniales contre des peuples luttant pour leur indépendance nationale ; guerres perdues qui ont fait plus pour la démoralisation de l’armée aujourd’hui invoquée, que dix comités de soldats cousus ensemble.

Contre l’occupation allemande en 1871 et contre l’occupation nazie, la classe ouvrière a combattu. Mais ce n’était pas pour nier le lendemain les mêmes droits à l’indépendance aux travailleurs et aux paysans vietnamiens et algériens.

Étaient-ils antimilitaristes, les dockers qui refusaient de charger les caisses d’armes pour la sale guerre d’Indochine ? Étaient-elles antimilitaristes, les femmes qui se couchaient sur les rails devant les trains de conscrits pour l’Algérie ?

Alors, oui, nous sommes antimilitaristes.

Soldat de plomb ou travailleur sous l’uniforme

En brandissant l’intérêt national, la défense nationale, l’indépendance nationale, Chirac veut, une fois de plus, faire croire aux travailleurs qu’ils ont la même patrie, la même nation, que leurs patrons.

Chirac est pourtant moins chatouilleux sur la question de l’indépendance nationale lorsqu’il s’agit d’offrir l’économie aux capitaux américains ou d’ouvrir les dossiers militaires aux stratèges de l’Otan. À croire qu’il existerait à l’Est un ennemi à l’affût, et que Chirac aurait déjà choisi ses adversaires et ses alliés pour une prochaine guerre.

En faisant endosser l’uniforme au conscrit, on veut lui faire oublier qu’il appartient à une classe sociale et non à un régiment, qu’il est un travailleur sous l’uniforme et non un soldat de plomb. On veut aussi lui faire oublier que le soldat d’en face est peut-être lui aussi un travailleur.

Contre l’occupation nazie, les prolétaires se sont battus. Ils ont payé un lourd tribut aux camps de déportation. Ils ont mené toutes les batailles, de la bataille du rail à la libération de Paris. Avec leurs frères de classe, les trotskistes ont pris leur part de ce combat. Ils étaient parmi les déportés, parmi les fusillés de Chateaubriand. Mais sans jamais oublier que même sous l’uniforme allemand, il y avait des travailleurs, des antimilitaristes on puissance, prêts à lutter contre leurs propres chefs.

Pendant des années, le mouvement ouvrier a rendu hommage à Karl Liebknecht qui s’est en son temps dressé contre la tuerie au nom de l’internationalisme, qui a rappelé aux travailleurs allemands que l’ennemi principal était dans leur propre pays. On a dit de cet antimilitariste-là qu’il avait sauvé l’honneur du prolétariat allemand. Quant à Lénine, c’est dans un pays en guerre qu’il a appelé les prolétaires à renverser leur propre bourgeoisie…

Nous aimerions savoir si tous ceux qui se défendent aujourd’hui de péché d’antimilitarisme renient en même temps Liebknecht et Lénine ? S’ils auraient, en 1914, voté les crédits de guerre ? S’ils seraient partis la fleur au fusil pour la « der des ders » ?

Alors, oui, décidément, nous sommes antimilitaristes.

Rouge, 12 décembre 1975

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