Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

mai 2001

Personne ne sait à quoi ressembleront les révolutions du XXIe siècle

Jean-Michel Helvig : Les trotskistes sont partout en ce moment, mais le trotskisme nulle part…

Daniel Bensaïd : C’est ce que Jacques Derrida appellerait une présence spectrale ! Je veux bien me déclarer trotskiste face à un stalinien, comme je me déclare juif face à un antisémite, négativement et par défi, mais sans panique identitaire.

Personnellement, vu les us et abus qui en ont été faits, le trotskisme au singulier me semble tout aussi fantomatique que le marxisme au singulier. Il suppose une homogénéité introuvable. Condamnés à une longue existence marginale, certains courants issus de la lutte contre le stalinisme ont développé des pathologies minoritaires. Mais les différences entre l’implication de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) dans le renouvellement des mouvements sociaux, le splendide isolement sectaire de Lutte ouvrière, ou la survie du courant dit « lambertiste » [1] à l’ombre de la social-démocratie, de la franc-maçonnerie, sont de plus en plus clairement perceptibles.

Jean-Michel Helvig : On peut difficilement comprendre la persistance de cette famille, même recomposée, sans essayer de tirer les fils d’un corps de doctrine originel…

Daniel Bensaïd : Le courant qui s’est formé dans les années vingt et trente, de l’Opposition de gauche en Russie à la création de la IVe Internationale en 1938, plutôt que par la défense d’un dogme, s’est défini par ses réponses à des épreuves inédites : la montée du fascisme en Europe, la contre-révolution bureaucratique en Union soviétique, la naissance des mouvements de libération nationale, etc. La synthèse de ces expériences a constitué une ligne de partage tant à l’égard de la social-démocratie que face aux partis communistes stalinisés. Cette synthèse s’appuie aussi sur un certain prophétisme de Trotski d’où il ressort que le modèle bolchevique à l’œuvre en Russie en 1917 reste la référence fondamentale dont il faudrait reprendre le cours débarrassé des erreurs qui l’ont dévoyé. Cette idée vous reste commune ?

Il y a des « leçons d’Octobre », mais pas de « modèle de la révolution russe », planant au-dessus des conditions historiques concrètes. Quant au prophétisme, il renvoie à une distinction entre la prophétie et l’oracle. L’oracle annonce une fatalité ; la prophétie est toujours conditionnelle : ce qui arrivera si… Plusieurs possibilités, plus ou moins probables, sont toujours ouvertes, des alternatives et des bifurcations.

Jean-Michel Helvig : Reste un modèle révolutionnaire un peu congelé depuis les années vingt…

Daniel Bensaïd : Il existe des expériences qu’il faut garder en mémoire (sous peine de tomber dans l’illusion de la table rase). Il y a des hypothèses stratégiques à vérifier et à corriger chemin faisant, mais de modèles, point. Personne ne peut dire à quoi ressembleront les révolutions du XXIe siècle. En tant que système dominant, le capitalisme n’a que quelques siècles. Il n’est pas éternel. Il finira, pour le meilleur ou pour le pire. Car nous entrons dans une crise de civilisation de longue durée, où la réduction du monde à une mesure marchande est de plus en plus irrationnelle et misérable. L’essentiel, c’est de donner sa chance à la part non fatale de l’histoire.

Jean-Michel Helvig : Une question en filigrane semble embarrasser les héritiers de la révolution d’Octobre, celle de la démocratie, ce « lieu vide », pour reprendre l’expression de Claude Lefort, où se régulent les conflits fatalement résurgents dans toute société [2]

Daniel Bensaïd : La question de la démocratie embarrasse beaucoup de monde. Qui peut prétendre avoir répondu à la question ou au défi démocratique à l’heure où l’espace public dépérit comme une peau de chagrin, où un Berlusconi privatise le pouvoir ?

Nous nous réclamons d’un héritage du mouvement ouvrier incluant Rosa Luxemburg [3], qui considérait déjà le pluralisme démocratique comme une condition vitale des sociétés modernes. Trotski lui-même, après vingt ans d’expérience révolutionnaire et contre-révolutionnaire, fit de la pluralité des partis politiques et de l’indépendance des syndicats par rapport au parti et à l’État, une question non d’opportunité mais de principe, dans la mesure où la société, même après un changement des rapports de pouvoir, reste différenciée et hétérogène.

Jean-Michel Helvig : C’est un peu commode de tout ramener au contexte historique… Vous êtes vous-même l’un des rares, à l’extrême gauche, à avoir une réflexion théorique, vous êtes un philosophe reconnu, mais, dans votre œuvre de ces dix dernières années, vous vous interrogez uniquement sur les origines de la pulsion originale qui fait les révoltes, les résistances, les révolutions, de Jeanne d’Arc aux antimondialistes, sans prendre à bras-le-corps le réexamen de votre fond de doctrine.

Daniel Bensaïd : Je suis seulement enseignant en philosophie, disons un hussard rouge de la République. Dans mes livres, j’ai aussi réfléchi sur l’actualité de la critique de l’économie politique (Marx l’intempestif ou La Discordance des temps), ou sur les conditions de la démocratie politique (Le Pari mélancolique ou l’Éloge de la résistance à l’air du temps). Mais j’éprouve un intérêt particulier pour l’esprit de résistance et d’insoumission : ne pas se rendre, ne pas se résigner, ne pas passer du côté des vainqueurs et des victoires repues. Le dernier mot n’est jamais dit ! Et l’on n’a pas besoin d’avoir un « modèle » de justice idéale ou de société parfaite pour éprouver la révolte devant l’injustice. Pour savoir que le bon droit est du côté des « Lu » ou des « Marks & Spencer ».

Jean-Michel Helvig : Dans votre dernier livre, Résistances, vous mettez en exergue les marranes, ces juifs convertis de force sous l’Inquisition qui firent mine de pratiquer le catholicisme tout en continuant de judaïser en secret Mais après avoir goûté à l’universalisme chrétien, ils ne revinrent jamais à la religion de leurs ancêtres, à l’instar d’un Spinoza qui verse dans le rationalisme athée. En quoi les révolutionnaires reviennent-ils, eux, transformés par ce parcours de « taupes » que leur ont imposé les circonstances ?

Daniel Bensaïd : Je suis fasciné en effet par la patience et la fidélité du marrane. Par sa fidélité dans l’infidélité. Par son mélange de continuité et de métamorphose. Qui pourrait prétendre sortir indemne des épreuves du siècle achevé ? J’espère bien que nous en sortirons transformés mais non point reniés, enrichis mais point repentis. Car rien de vraiment neuf ne s’édifie sur l’oubli. En évoquant le spectre d’un communisme marrane qui continuerait à hanter non plus l’Europe mais le monde, je veux signifier que le Capital demeure, bien plus encore qu’au siècle passé, la grande idole tyrannique de la modernité, le grand Autre contemporain. Mon dernier livre vise précisément à inscrire les résistances à la contre-réforme libérale dans la dynamique historique et dans l’actualité politique, non pas dans un possible imaginaire mais dans la possibilité effective de l’action au quotidien.

Jean-Michel Helvig : De cette « possibilité effective » semblent implacablement exclus les sociaux-démocrates, voués dans tous vos livres aux gémonies de la trahison. Tout compte fait, le bilan des sociaux-démocrates sur plus d’un siècle n’est-il pas plus défendable que celui du communisme organisé ?

Daniel Bensaïd : Je n’emploie pas le terme de trahison. Pour qu’il y ait trahison, il faudrait que les sociaux-démocrates soient infidèles à leurs promesses. Ils sont plutôt fidèles à ce qu’ils sont devenus : de loyaux serviteurs des possédants. Ensuite, le bilan du siècle ne saurait se limiter à une comparaison binaire, suivant la misérable logique du tiers exclu, des mérites respectifs entre social-démocratie et ce que vous appelez le « communisme organisé », et que j’appelle dictature stalinienne.

Rappelons que ces braves sociaux-démocrates furent aussi les assassins de Rosa Luxemburg (ou plus récemment d’Iveton [4]) ! Si l’on impute volontiers aux révolutions les violences du siècle, on oublie trop souvent ce qu’il en a coûté à l’humanité des révolutions non faites et des révolutions vaincues : quelle est la responsabilité des sociaux-démocrates de Weimar dans la montée du nazisme, ou celle de la IIIe République dans l’avènement de Vichy ? Mais le débat d’aujourd’hui n’est pas avec un Kautsky [5] ou avec un Blum (comparés à nos Fabius et autres Strauss-Kahn, ils apparaîtraient comme des titans de la lutte des classes !). Il porte sur la politique « réellement existante » des gouvernements sociaux-démocrates. Après avoir gouverné quinze ans sur les vingt dernières années, la gauche gouvernante poursuit en France la destruction méthodique des acquis du mouvement ouvrier (services publics, protection sociale, droit du travail). La reconstruction d’une gauche de gauche ne se fera que dans la clarté, dans le refus de sacrifier le but aux opportunités, dans la fidélité à la parole donnée susceptible de redonner confiance dans l’engagement politique.

Jean-Michel Helvig : Une radicalité politique nouvelle est en effet apparue, dans laquelle vous vous inscrivez, qui cultive le rejet de la gauche traditionnelle mise sur le même plan que la droite. Ralph Nader aux États-Unis a fait battre Gore. Résultat : l’abandon du protocole de Kyoto, le démantèlement de réglementations publiques… Cette nouvelle radicalité politique ne va-t-elle pas porter aussi des responsabilités sur ce qu’il est advenu ou pas du fait de son intransigeance ?

Daniel Bensaïd : Il ne faudrait pas inverser les responsabilités. Pourquoi la montée de l’abstention, du vote Nader, voire d’un électorat d’extrême gauche sanctionne-t-elle les gauches libérales ou les gauches de droite ? C’est clair : plus de privatisations que sous Balladur et Juppé réunis (d’où le pouvoir accru des actionnaires et les licenciements boursiers), attaques poursuivies contre les services publics, application du plan Juppé, introduction annoncée des fonds de pension, flexibilité accrue, poursuite de la construction d’une Europe financière et monétaire sans critères sociaux de convergence, approbation du Pare [Plan d’aide au retour à l’emploi] exigée par le patronat, refus d’une réforme fiscale radicale, opération de guerre dans les Balkans sans débat ni vote parlementaire… La barque est lourdement chargée. La gauche plurielle a en outre trouvé le temps de renforcer le caractère présidentiel du régime, mais non de réformer le système électoral. Elle a fixé les règles du jeu, qu’elle en assume les conséquences !

Le simple examen du second tour des municipales montre que nous ne considérons pas la droite et la gauche comme bonnet blanc et blanc bonnet. Mais la cristallisation d’une opposition de gauche au social-libéralisme est d’abord le fruit de sa politique. La seule chose qu’on puisse dire à cette heure, c’est que cet électorat populaire en rupture de gauche plurielle ne constitue pas pour la gauche gouvernante une réserve naturelle et que le report de ses voix n’a rien d’automatique. À elle de prouver qu’elle mérite le suffrage des travailleurs. Pour le moment, elle, démontre plutôt le contraire. Ceux qui prétendent que les élections se gagnent au centre doivent savoir désormais qu’elles peuvent aussi se perdre à gauche. Dans l’histoire, la voie du moindre mal s’est souvent révélée le plus court chemin vers le pire. Tout dépend de l’échelle de temps à laquelle s’exerce le jugement.

Jean-Michel Helvig : Cette nouvelle radicalité exprime-t-elle ce « spectre » qui apparaît dans les premières lignes du Manifeste du Parti communiste de Karl Marx et que vous rappelez régulièrement comme l’emblème inaltérable d’une promesse d’émancipation ?
Daniel Bensaïd : Le spectre est à la fois revenant et à venir. S’il existe, comme l’indique le titre d’un livre de Luc Boltanski et Ève Chiapello, un « nouvel esprit du capitalisme » [6], il doit bien exister aussi un nouvel esprit du communisme. Il a commencé à souffler sur Seattle ou sur Porto Alegre : « Le monde n’est pas une marchandise. » Que voulons-nous qu’il soit ? La réponse se cherche dans le balbutiement des luttes et des résistances. Mais la question, qui aurait paru, il y a dix ans encore, en pleine euphorie libérale, indécente ou déplacée, ne l’est déjà plus. Elle est posée. Il faudra bien y répondre »

Propos recueilli par Jean-Michel Helvig
Libération, 19-20 mai 2001

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Notes

[1] Du nom de Pierre Lambert, pseudonyme de Pierre Boussel, fondateur et dirigeant de l’actuel Parti communiste internationaliste (PCI) issu d’une scission de la IVe Internationale en 1953.

[2] Claude Lefort, philosophe, est l’auteur notamment de L’Invention démocratique (Fayard). A appartenu, avec Cornélius Castoriadis, à Socialisme ou Barbarie, groupe trotskiste dissident d’après-guerre.

[3] Rosa Luxemburg (1870-1919) a fait partie de l’opposition de gauche au sein du SPD (parti social-démocrate) avant de fonder le Parti communiste allemand. Lors de l’insurrection révolutionnaire qui a suivi la défaite allemande de la Première Guerre mondiale, elle a été assassinée par des officiers menant la répression décidée par le gouvernement d’union nationale dans lequel figurait le SPD.

[4] Fernand Iveton était un ouvrier communiste, membre du FLN algérien, qui a été arrêté, torturé et guillotiné le 11 février 1957 pendant la bataille d’Alger, sous le gouvernement Guy Mollet.

[5] Karl Kautsky (1854-1938), dirigeant social-démocrate allemand qui critiqua Lénine pour avoir déclenché la révolution dans un pays, la Russie, où les conditions n’étaient pas favorables.

[6] Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Gallimard, 1999.