Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Poème pour ma camarade et amie Sophie

Je ne recevrai plus tes lettres
J’ai prises toutes celles qui me restaient
et j’en ai fait une boule serrée
comme un ballon
car ensemble nous aimions jouer
 
Ainsi ce matin le soleil roule
dans le caniveau comme un ballon 
Mais nous en avons l’habitude
notre partie est infinie
et nous reconstituons chaque jour
notre équipe avec de nouveaux joueurs
que nous ne connaissons pas
 

Sophie à Bonnieux
Sophie à Bonnieux

Nous jouons sans spectateurs pour nous applaudir
Sans calendrier
Sans récompense
Sans cris et sans sifflet
Sans coupe ni trophée
 
Les cages de buts sont toujours là
Jamais on ne les enlève
même si nos stadium sont souvent remplis
de nos camarades fusillés
 
Mais nous jouons partout
dans les rues et les usines
 
Notre espérance est souvent un ballon crevé
et nous n’avons presque jamais gagné
une seule partie
et quand nous la gagnons
on nous dit que nous ne l’avons jamais gagnée
 
Mais camarade crois moi
si tu n’es plus là
tu fais toujours partie de l’équipe
car la particularité de cette équipe
est d’être composée 
qui n’existent plus
de joueurs
qu’on voit et de joueurs 
qu’on ne voit pas
 
Tu appartiens désormais
à cette dernière catégorie
qui est la plus forte
 
C’est toi qui fais passer maintenant
la balle dans nos pieds 
jusqu’au dernier but
 
L’équipe adversaire est composée uniquement
d’arbitres qui changent les règles du jeu
chaque fois que nous marquons
et que dans notre camp
nous avons parfois des joueurs qui tombent
ou qui quittent le terrain
 
C’est pour cette raison 
que ta présence à nos côtés
est toujours indispensable pour gagner la partie
car les arbitres ne te voient pas
et que c’est nous seulement qui te voyons
 
C’est notre force à nous :
voir les morts qui nous donnent la main
pour marquer le dernier but
même si la cage des buts
recule sans cesse chaque fois que nous avançons

 
Serge Pey
Poème pour Sophie Oudin-Bensaïd
écrit le jour de sa mort
le 21 novembre 2018

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