Mad Marx : le retour

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Futurs : Pourquoi un besoin de relecture de Marx après tant d’autres ?

Daniel Bensaïd : D’abord, aussi longtemps que le capital demeurera notre horizon fermé et que nous serons, comme des prisonniers, condamnés à tourner en rond dans le fétichisme de la marchandise, il y aura besoin de lire et relire Marx pour déchiffrer les pistes de l’émancipation. Ensuite, le moment m’a paru particulièrement propice. Les médias proclamaient la mort de Marx. Il m’a semblé au contraire que la chute des orthodoxies et l’usure des appareils qui l’avaient annexée, permettaient enfin de porter un autre regard sur certains aspects trop vite oubliés ou refoulés de cette œuvre. Marx se débat souvent avec ses propres contradictions. Homme du XIXe, il en partage sans doute l’optimisme et les illusions. Mais sa pensée ne cesse en même temps de déborder le siècle, de s’élancer vers le nôtre, voire vers celui qui s’annonce. L’intempestif est d’hier, d’aujourd’hui, de demain ; d’ici et d’ailleurs.

Futurs : Votre livre fait une large place à la critique de l’analyse de l’école anglo-saxonne connue comme « marxisme analytique ». Qu’est-ce que cette école ? Qui s’en est fait l’écho en France ? Quels sont les enjeux de ce démontage circonstancié ?

Daniel Bensaïd : Pour répondre à une question aussi vaste sans trop simplifier, il faudrait beaucoup de place. Contentons-nous de dire ici qu’il s’agit d’un courant de pensée autour d’auteurs tels que Roemer, Elster, Gérald Cohen, Van Parijs, qui ont tenté, depuis le début des années quatre-vingt, de renouveler le « marxisme » en le revisitant à la lumière de la philosophie analytique, de la théorie des jeux, de la théorie du choix rationnel. Il se caractérise par la référence à un « individualisme méthodologique », qui fait de l’individu, de ses intérêts, de ses comportements rationnels le point de départ d’une théorie des classes ou de l’histoire.

En France, ce courant est assez méconnu du fait de la rareté des traductions. On peut seulement mentionner le livre de Jon Elster, Marx, une interprétation analytique (Puf), ainsi que le numéro d’Actuel Marx intitulé « le Marxisme analytique anglo-saxon » (1990). Dans son livre, Théorie de la modernité (Puf), Jacques Bidet s’est largement inspiré de ces idées. Notons enfin, même s’il est un peu marginal par rapport au groupe, les travaux de Philippe Van Parijs.

Si j’accorde malgré tout une telle place à la critique de ce courant, c’est que, sous prétexte de tailler à Marx des habits neufs, il reste une démarche analytique, souvent formaliste, et bien peu de marxisme. Roemer répudie d’ailleurs explicitement les concepts de valeur, de travail abstrait. Pratiquement, tout cela conduit à une réconciliation avec un marché qui serait tempéré par la contractualité et la théorie de la justice.

Futurs : Que retenez-vous particulièrement de Marx sous l’expression de « discordance des temps » ?

Daniel Bensaïd : L’économie classique s’est efforcée d’inscrire les « lois de l’économie » dans un espace homogène et un temps linéaire correspondant à l’idéal de la physique newtonienne. Au fil de sa critique de l’économie politique, Marx découvre au contraire que l’espace du capital est un espace hétérogène, fracturé, fait d’inégalités. Il découvre de même qu’il existe des temporalités immanentes à l’accumulation du capital, dont les contradictions et les discordances sont à l’origine des crises. C’est ce Marx qui m’a particulièrement intéressé, un Marx critique de la raison historique, critique de la raison sociologique, critique de la positivité scientifique. En repensant la pluralité des temps (économique, politique, psychologique), en opposant à l’homogénéité supposée des sphères (économique, juridique, esthétique) le contretemps et la non-contemporanéité, il a fondé une représentation du politique comme moment de choix au présent entre plusieurs possibles.

Futurs : Quels sont les éléments de Marx à retravailler, à redévelopper ?

Daniel Bensaïd : Il y a d’abord les grandes questions qu’il s’est peu ou pas posées, en dépit d’intuitions parfois fulgurantes : le rapport d’oppression entre les sexes, l’élaboration critique d’une pensée écologiste. Il y a ensuite des questions théoriques importantes qu’il n’a pas abordées et sur lesquelles le débat continue, comme la question des ondes longues. Il y a bien sûr les effets actuels de la mondialisation. Mais ce qui me paraît décisif, c’est le problème de la démocratie. Marx est un formidable penseur de la politique comme événement, mais non comme institution et comme rapport juridique. Or, les désastres de ce siècle nous imposent de réfléchir sur le rapport entre transformations économiques et structures politico-juridiques.

Futurs : Comment percevez-vous la situation actuelle, les mouvements sociaux et comment concevez-vous dans ce contexte votre rôle d’intellectuel ?

Daniel Bensaïd : Sur les mouvements sociaux, ce serait l’objet d’un autre entretien. Disons simplement que les luttes de décembre illustrent le délabrement des illusions libérales et le choix de plus en plus vital entre deux logiques sociales. Ce n’est d’ailleurs pas surprenant. Beaucoup de salariés estiment que ce monde est inacceptable et qu’il faut toujours le changer. Mais après les crimes du stalinisme et l’imposture de la gauche à l’ère Mitterrand, les outils manquent. Il faut reconstruire un projet et rassembler des forces pour cela. Quant au rôle de l’intellectuel, je n’aime guère le mot. Qui sont aujourd’hui les intellectuels vu l’évolution de la division du travail ? Gramsci disait déjà qu’il y a peut-être des intellectuels, mais qu’il n’y a pas de non-intellectuels. Je me conçois d’abord comme un militant et comme un citoyen qui essaie modestement de mettre l’arme de la critique au service de la critique des armes.

Futurs : On a parlé de Marx Homme de l’année ? Quel avenir pour Marx ?

Daniel Bensaïd : Il y a une ironie divertissante dans les effets de mode. Hier, Marx n’était plus qu’un cadavre. Aujourd’hui, c’est le grand retour. Des philosophes aussi divers que Der rida ou Deleuze ont bien compris que, pour affronter notre époque, il faudrait en passer par Marx, aussi longtemps que le capital dictera sa loi. On me demande souvent comment on peut être marxiste aujourd’hui. Question stupide : et comment ne pas l’être, au moins dans une certaine mesure et jusqu’à un certain point !

Futurs, 1995-1996, parution non mentionnée

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