Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

avril 1974

Cinéma

Portier de nuit

À la différence des Damnés, Portier de nuit n’est pas un film majestueux ou architectural. Chez Visconti, on sentait sous la broderie des névroses toute l’épaisseur du tissu social. Dans Lacombe Lucien même, le hasard, individuellement décisif, d’une crevaison, n’échappe pas à la reconstitution historique et sociale, minutieusement fidèle.

Portier de nuit, c’est d’emblée l’onirisme. En direct de l’inconscient et de ses profondeurs. Scandé de séances spectaculaires, au sens propre du terme : opéra de Mozart, chorégraphie, cabaret. Comme chez Nietzsche, l’Art terrasse l’Histoire, Dionysos supplante Apollon.

Autant de scènes qui grignotent la mémoire : le film séduit et envoûte à l’usure, à retardement.

Déconcertée, la critique tâtonne. Dans le Nouvel Observateur, Bory étale une perplexité admirative. À la radio, Benayoun s’indigne. Dans Politique Hebdo, J.-M. Damian s’inquiète : « La gauche s’est fait avoir ; par honnêteté intellectuelle, elle s’est mise à démystifier cette période au moment précis où la bourgeoisie avait besoin de se déculpabiliser. »

Alors, odieux Max, le portier tortionnaire, ancien bourreau nazi ? Odieuse ou victime, Lucia, jeune déportée ? Qui est le juge et au nom de quoi ? « Ce qu’on fait par amour s’accomplit toujours par-delà le bien et le mal. » La formule de Nietzsche a fait fortune. Et, dans le film, l’érotisme désespéré du couple victime-bourreau relègue en fond de scène, fondu dans un décor flou, l’atrocité des camps.

Max n’emprunte pas ses valeurs. Il les crée. Elles fleurissent au bout de ses désirs. Au-delà même du nazisme transitoire et périssable.

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Jol

Ses anciens compagnons d’armes et de torture se livrent à de curieuses séances de déculpabilisation mutuelle. Pour réintégrer petitement, minablement, la société restaurée, ils s’acquittent les uns les autres. Mais la parodie même du jugement implique la reconnaissance de la faute. Max, lui, refuse ce jeu. Il vit la nuit et n’a pas besoin de reprendre place dans la société diurne. Il n’appartient pas à l’histoire du nazisme, il la surplombe. Faisant par surprise le salut nazi à ses compagnons (réflexe conditionné), il tourne en dérision le rituel auquel les autres s’accrochent.

Dans l’univers mythique de Max, société et histoire ont peu de place. La première est réduite à cet hôtel arbitraire, hanté de fantasmes nocturnes ; et lorsqu’elle fait furtivement irruption, c’est sous les traits ridicules de l’ordinaire, du quotidien, de l’époux virtuose dont la fatuité aveugle met en évidence la médiocrité du couple légal. Victoire de l’homme tropical sur l’homme moral et tempéré. Quant à l’histoire, elle disparaît, niée et vaincue par la répétition stricte et fidèle du passé à laquelle quinze ans après bourreau et victime s’adonnent jusqu’à la mort.

Max, portier de nuit, c’est le censeur de Freud, le gardien d’anti-chambre qui aurait trahi : ouvrant à un inconscient trouble et brûlant, à une ruée de rêves redoutables au lieu de les refouler.

La critique de gôche bien pensante bredouille. Beau, mais dangereux… Des malades… On n’a pas le droit de faire du beau avec ça. Un peu court.

Car le fait est que ce film participe d’un courant plus vaste qui, en France, s’affirme depuis Mai 68. À partir de Deleuze, de Guattari, de Lyotard, les idéologues du désir gagnent du terrain. Avec le récent livre de Fourquet – « L’Idéal historique [1] » –, ils ont franchi un nouveau pas. Globalement, la mode universitaire elle-même a basculé, au détriment du courant althussérien, néopositiviste, qui régnait auparavant.

Les deux courants sont étrangement symétriques. Hier, c’est la Science toute-puissante qui disait la Vérité contre les idéologies. Aujourd’hui, c’est le Désir fécond qui engendre la Vérité contre les morales. Entre les deux, il n’y a plus place pour la conscience, fût-elle de classe. Englouti, le sujet ! Engloutie, la subjectivité révolutionnaire, l’organisation partisane : la politique (la lutte de classe) doit se retirer devant la fête, immense théâtre envahi de désirs et de pulsions.

« Ne sommes-nous pas arrivés au seuil d’une nouvelle période que l’on pourrait négativement d’abord qualifier d’extra-morale, puisque, chez nous au moins, immoralistes, on commence à soupçonner que la valeur décisive d’un acte réside dans ce qu’il a de non intentionnel, et que tout ce qu’il a d’intentionnel, tout ce qui peut être vu ou su, tout ce qu’il y a de conscient, fait encore partie de sa surface et de son épiderme, lequel, comme tout épiderme, trahit quelque chose, mais dissimule plus encore. » C’est ce que disait Nietzsche, qui revient en force.

Fourquet développe et systématise. Il distingue deux niveaux : celui de l’inconscient où s’enracinent les deux figures de la libido, la schizoïde et la paranoïaque, l’active et la réactive, la triomphante et la ressentimentale ; et celui de la représentation « moral-politique » où s’établit l’opposition entre révolutionnaire et fasciste. Il constate que les lignes de partage entre les deux niveaux ne sont pas superposables : « Pourquoi n’y aurait-il pas du désir, du bon désir avec les bonnes synthèses, à l’œuvre dans les mouvements fascistes et dans la classe dominante ? Fût-ce à l’état d’intensités violentes et sporadiques ? »

C’est aussi la question que pose le portier de nuit.

« Allons-nous à nouveau sombrer dans cette nuit de l’irrationnel où toutes les vaches sont noires ? s’interroge Fourquet. Allons-nous être complices de la destruction de la Raison qui sort de la marmite où tous les concepts sont réduits en bouillie et qui soutient l’idéologie des mouvements fascistes ? » Questions sans réponse. Le monde de Max ne se discute pas, il s’impose : le film de Liliana Cavani, comme le livre de Fourquet, montre qu’on ne discute pas impunément avec lui sur son terrain. La porte franchie, on a changé de camp. Comme le rappelle Damian dans Politique Hebdo, il ne faut pas sous-estimer le fait que le fascisme fut aussi une esthétique et l’attraction qu’il exerça sur une partie de l’intelligentsia.

Mais pourquoi la gauche, face à ces cruautés somptueuses, fait-elle figure de bigote, ascétique et confite, moralisante ? Mitoyenne de l’idéal chrétien. Fourquet répond : le stalinisme n’est pas un avatar, une usurpation du socialisme. Les bureaucrates n’ont pas défiguré le socialisme à leur image haineuse. C’est au contraire « le socialisme comme ressentiment étatisé qui leur donne ce visage ». Et la « vertu militante » en est la préfiguration. Révolte d’esclaves, morale du ressentiment, dirait Nietzsche qui frappe de la même dérision misogyne l’émancipation des femmes.

Qu’une classe asservie depuis des siècles lutte pour son émancipation dans le cadre qui lui est imposé, qu’elle n’ait ni le choix des armes, ni le temps de polir ses idées, cela va de soi. Et ce n’est pas aux maîtres de s’en plaindre, c’est le verdict du miroir.

Mais il y a autre chose. Qu’on se souvienne du combat de Politzer contre l’irrationalisme et l’obscurantisme nazis (La Philosophie et les mythes). Il fut livré au nom de la Raison et des Lumières, de Descartes et de Diderot. Au nom de l’idéologie jacobine et démocratique du Front populaire, de la raison bourgeoise ; et non de la conscience révolutionnaire. C’est l’aboutissement logique des capitulations staliniennes. Bataille à reculons !

Et c’est la même bataille que reprend François Maurin dans sa critique de Portier de nuit (L’Humanité du 10 avril) : le nazisme, ce ne sont pas les pulsions, les rapports sadomasochistes, c’est d’abord l’acharnement du grand capital, le déchaînement de ses bandes armées. Certes, mais c’est insuffisant. À une subjectivité chavirante, enveloppée de désir, il n’oppose qu’une science anonyme derrière laquelle s’efface le sujet militant.

Pourtant, il y a autre chose à opposer. Une subjectivité historique, révolutionnaire, naissant d’une collectivité consciente. Une subjectivité autour de laquelle rôdaient, en Union soviétique des années vingt, les mouvements pour la reconstruction du mode de vie et dont la notion d’un homme nouveau esquissait l’horizon encore diffus. Une telle subjectivité palpite et on ne pourrait expliquer autrement la force symbolique, le rayonnement d’une figure comme celle du Che.

La « vertu militante » qui attriste Fourquet, avec son cortège de « qualités » nécessaires à la lutte (« dévouement », « discipline », « honnêteté »), peut être aussi une aventure et une esthétique. C’est même inhérent à son enjeu : transformer le monde, changer la vie. À condition de ne pas troquer la Révolution pour son ombre. Sur ce terrain, les tiédeurs et les fadeurs réformistes continuent à faire le lit du fascisme.

Rouge n° 251, 19 avril 1974

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Notes

[1] François Fourquet, « L’Idéal historique », Paris, revue Recherches, n° 14 (numéro spécial), 1974.