« Désir de révolution »

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Désir ou besoin de révolution ? Ce désir faussement juvénile et vaguement soixante-huitard dégage un parfum acre de fleur fanée oubliée sur une tombe. Le désir et l’envie, c’est ce qui reste lorsque l’élan initial et l’enthousiasme de la première fois sont définitivement épuisés : une velléité sans force, une convoitise sans appétit.

Le désir de révolution ?

Un fantôme de liberté ! Un caprice érotique ! Une pulsion de mort !

Une subjectivité asservie au sentiment non pratique du possible.

Ce désir que l’on croit libéré des besoins n’en est, au fond, que la version consumériste : la machine désirante est d’abord machine à consommer. Elle est le reflet inversé de la marchandise exposée, qui racole d’une œillade le chaland alléché par les sortilèges lumineux de la vitrine.

Quant à la révolution, c’est une longue histoire.

Patocka voit dans l’idée même de révolution « un trait fondamental de la modernité ». Entre l’essai de Chateaubriand sur « les révolutions » et celui d’Hannah Arendt sur « la Révolution », cette idée entre dans le rang de la grande mise au singulier, derrière l’Histoire, le Progrès, la Science ou l’Art. Elle s’inscrit dans la nouvelle sémantique des temps, où le passé n’éclaire plus l’avenir, mais où l’avenir illumine le présent. Après la Révolution française, elle devient le nom propre des attentes et des espérances d’émancipation. Promue « locomotive de l’Histoire », elle fonce vers le futur, de toute sa puissance métallique, jusqu’à ce que son rêve machinique s’abîme dans le déraillement des wagons à bestiaux.

Érigée en obscur objet du désir fétichiste, cette révolution garde un pied dans le sacré. Elle nimbe encore l’événement d’une soif de miracle. Pour descendre de la transcendance du désir (avec sa cohorte de tentations et de péchés) à l’immanence des besoins, il a fallu un lent et long travail de sécularisation, toujours contrarié, sans cesse recommencé. Au fil des expériences et des épreuves, la révolution est peu à peu descendue du ciel sur la terre, de la révélation divine à l’histoire profane. Le mythe a cédé devant le projet.

« L’émancipation du prolétariat », écrivait Marx en 1848, est « le secret de la révolution du XIXe siècle ». Ce secret révélé casse en deux l’histoire du monde, divise le peuple contre lui-même – classe contre classe – défait le mythe unitaire de la révolution et de la république. Il sème la zizanie entre la première et la seconde. Il fait jaillir de la simplicité première les complexités plurielles des révolutions bourgeoises ou prolétariennes, conservatrices ou sociales. En un mot, ce secret éventé met la révolution en révolution : « Le 25 février 1848 avait octroyé la république à la France, le 25 juin lui imposa la révolution. Après Juin, révolution voulut dire renversement de la société bourgeoise, tandis qu’avant février elle signifiait seulement renversement du système de gouvernement. »

À cette détermination sociale des contenus révolutionnaires, les expériences de la Commune de Paris ou d’Octobre 1917 ont ajouté la détermination stratégique de la lutte pour le pouvoir : grève de masse et insurrection armée.

Aujourd’hui, tout se passe au contraire comme si ce profond mouvement de sécularisation était épuisé et comme si, en remontant le temps des révolutions vers leur source mythique, on abandonnait en chemin les expériences et les contenus. Le débat stratégique atteint son degré zéro. Alors que les révolutions effectives portaient des noms de lieux et de dates, les lieux se dissolvent dans les espaces sans bords. Les dates se perdent dans un temps étiré en lassitude où l’on commémore sans inventer. La perspective temporelle se rétracte dans un éternel présent gestionnaire.

On ne sait pas encore ce qui, dans cette anémie de l’imaginaire social, relève de la conjoncture, d’un abattement passager consécutif aux lourdes défaites du siècle écoulé ou d’un nouveau bouleversement des temps historiques. Il en résulte cependant que l’idée révolutionnaire tend à perdre sa substance politique pour se réduire à une posture désirante, esthétique ou éthique, à un jugement de goût ou à un acte de foi. Elle semble écartelée entre une volonté de résistance sans perspective de contre-attaque et l’attente d’un improbable miracle rédempteur ; entre un pèlerinage aux sources purificatrices d’une révolution originelle, et un désir crépusculaire de révolution conservatrice, dont le velours consensuel draperait l’exact contraire d’une révolution. Ce ré-enchantement mélancolique est aussi un ré-abusement, auquel il est urgent d’opposer un nouvel effort d’historicisation et un sursaut de politisation.

En tant que « part non fatale du devenir », la révolution profane ne relève pas d’une dynamique compulsive des désirs, mais d’une dialectique des besoins. Elle n’obéit pas aux caprices du désir, mais à l’impératif raisonné de changer le monde – de le révolutionner – avant qu’il ne s’effondre dans le fracas des idoles de cendre. Ce besoin n’est pas une passion triste, acharnée à combler un manque irréductible, mais la passion joyeuse d’une révolution en permanence, où se nouent la durée et l’événement, les conditions déterminées de la situation historique et les incertitudes de l’action politique qui transforme le champ des possibles.

Désir de révolution : présentation de Michel Surya

Cette question était sans doute inévitable (appelée aussi bien par tout ce que Lignes a pensé déjà que par le fait que la situation semble, autrement, sans issue) : la question de la révolution. Entre toutes, la moins faite, selon toute apparence, pour prétendre au sérieux intellectuel ou politique. Au sérieux, du moins, ainsi que l’opinion l’a établi (la presse, etc.). Et auquel il n’y a plus personne, ou presque, qui ne se plie.

Proposer qu’on ne s’y plie plus, et qu’on le dise déjà contre ce que (presque) tout le monde dit, qu’on dise au moins pourquoi, quand bien même on ne sait pas encore comment dire « comment » (quand bien même nul ne s’est encore sérieusement concerté quant aux « comment »), voilà qui était fait pour susciter la perplexité de la plupart. De nous-mêmes, les tout premiers, qui l’entreprenions. De quelques-uns de ceux-là même qui répondent ici, c’est-à-dire qui donnent à cette question des réponses qu’on ne savait pas même attendre, et qui craignaient d’être seuls, et d’avoir de vieux désirs, des désirs qu’il n’y aurait eu plus personne pour partager avec eux, des désirs presque honteux. On reprend les choses de si loin, depuis un oubli si partagé, et si profond, que la question de la révolution ne pouvait pas aller sans celle du désir. Qu’il fallait poser la question du désir pour que poser celle de la révolution ne semble pas n’être adressé qu’aux seuls révolutionnaires déclarés. D’autres pourraient vouloir se déclarer aussi, pour peu qu’on les y invite.

Une « enquête » devenait dès lors nécessaire. Qui les y inviterait. Qui les inviterait à nous dire comment il n’y a pas que pour nous que ce désir n’a pas disparu. Qu’un nombre représentatif le partage. Un nombre représentatif d’intellectuels, d’abord, puisque c’est à eux que cette enquête s’adresse. Lesquels diraient le désir qu’ils en ont et les représentations que celui-ci les fait former.

Une enquête, c’est-à-dire une question. Pour tous la même, posée un nombre de fois suffisamment grand, auprès d’un nombre significatif de destinataires, pour que la publication des réponses suscitées par elle dessine quelque chose comme un paysage inattendu (dont on ne pourrait plus ne pas tenir compte).

Comme toujours dans ces cas-là, les termes de cette question devaient être choisis pour n’écarter a priori aucune des réponses que nous cherchions à provoquer. À quelques-uns, le mot « désir » a paru pouvoir tromper (de peu de rigueur théorique, ou daté) ; mais cette possibilité doit être écartée : c’est-à-dire il était fait pour que ceux que le mot « révolution » employé seul eût fait fuir (on se serait par exemple attendu à ce qu’un nombre plus grand lui opposât le mot « révolte ») se le réapproprient, le fassent leur. Si peu fait qu’il soit pour évoquer la rigueur théorique ou programmatique, il n’est pas douteux qu’il a servi à beaucoup de marchepied. La preuve en aurait été pour eux que la question de la révolution se posait, que celle de son désir ne laissait plus de doute. C’est un point qu’on ne saurait trop marquer déjà avant qu’on ne doive marquer ceux qui en résulteront. Mais ce mot présente cet avantage en outre : il cherche à solliciter des représentations distinctes de toutes celles dont le dogmatisme révolutionnaire a péniblement accouché. En d’autres termes, un tel numéro n’a de sens aux yeux de ceux qui en ont eu l’idée que lu en regard de cet autre numéro, récent, consacré celui-ci à David Rousset. Il en est le corollaire.

Les termes de cette sollicitation étaient les suivants :

« Ils sont bien quelques-uns encore (de moins en moins nombreux cependant) à croire que la révolution est possible, et à avoir pour elle un programme.

Cette enquête s’adresse moins à eux qu’à ceux qui, faute de savoir si elle est encore possible, encore moins quel programme lui donner, ne cessent pas pour autant dépenser qu’elle est désirable.

C’est de ceux-ci que cette enquête sollicite l’opinion. C’est à ceux-ci qu’elle demande quel désir est le leur, c’est-à-dire ce qui les justifie à ne pas renoncer à ce désir ou, si la tentation de renoncer existe, comment ce désir l’emporte. Étant entendu que nous donnerons ici au mot « révolution » le sens le moins précis possible, c’est-à-dire un sens seulement susceptible de servir de plus petit commun dénominateur ; que nous désignerons par lui ce que Berl désignait (dans Mort de la morale bourgeoise) comme : « refus pur et simple opposé par l’esprit au monde qui l’indigne ».

Vous êtes de ceux dont nous aimerions connaître l’opinion ; dont l’opinion nous paraît de nature à nous aider à mesurer l’opportunité (ou l’intempestivité) de la question. Étant entendu que, si notre but est plutôt de réunir des textes abondant dans le sens de ce désir (où ce désir abonde), nous n’écarterons pas par principe les plus intéressants, ou les mieux fondés, de ceux par lesquels s’en formulerait le refus ou le renoncement. »

À cette question adressée à quelque quatre-vingts personnes, un peu moins de cinquante d’entre elles nous ont dit vouloir répondre. Faute d’y parvenir toutes dans les délais (question trop vaste, trop difficile, trop personnelle, si ce n’est intime), ils sont trente-six, à la fin, à avoir répondu, que nous publions ici.

À chacun il était demandé deux pages au minimum, six au maximum. Nous n’avons pas, à la fin, tenu un compte trop rigoureux des dimensions que chacun crut devoir donner à la réponse qu’il a apportée.

Lignes n° 4 (nouvelle série), février 2001
www.danielbensaid.org

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