Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

1962

Hérédité

Au fond de mon grenier, dans un étui de cuir, j’ai découvert un instrument bizarre. C’était long, c’était froid, fait de vieux matériaux : un tuyau rouillé et un manche de bois. Tout près était pendue une lame d’acier, semblable à nos couteaux, mais plus large et plus forte.

Je me suis renseigné, ai consulté force bouquins, pour savoir ce qu’étaient ces engins du temps de nos ancêtres. Un fusil et sa baïonnette. Cela servait à tuer. À tuer ? Quel est ce verbe ? C’était je crois en l’an deux mille, au siècle où nos aïeux encore non civilisés, faisaient la guerre. C’est effroyable ! Pire que ça : c’est incroyable. Pour conquérir une parcelle, un lambeau de cette vieille planète que l’on nomme la terre, on faisait mourir à plaisir des millions et des millions d’hommes. Aujourd’hui, on meurt encore, soit ? Mais pourquoi ces verbes tuer, assassiner, massacrer, égorger qui signifient faire mourir. La vie est brève, elle l’était encore plus à leur époque : pourquoi la gaspiller à des actes stériles et même impensables. À présent encore il y a tant à faire.

J’ai regardé les armes, de loin, avec méfiance, presque avec peur. Comment ? Ces pièces de musée ont été l’instrument de leurs instincts barbares ! Ils ont pu froidement, sans trembler tirer sur des silhouettes vivantes pour les précipiter dans la mort. Ils ont pu, de près, corps contre corps, se battre, sentir la lame pénétrer, glisser sur un os. Ils ont pu voir le sang jaillir et noircir : ils ont pu achever à coups de crosse l’homme à terre, qui respire encore, à petits coups, s’accrochant désespérément aux dernières secondes de sa vie. Ils n’ont pas frémi devant ces mains crispées, ces bouches tordues, ces amas de cadavres et tous ces yeux, ces milliers d’yeux, fixes et vides, tournés vers le ciel, ces milliers d’yeux qui accusent.

J’ai remarqué soudain sur la lame d’acier un petit point rouge, éclatant comme un rubis et qui grossissait, grossissait, envahissant la lame, souillant même le manche. Le sang des ancêtres revenait témoigner. Quelques gouttes tombèrent sur le plancher de ce grenier ; aussitôt elles s’élargirent, lançant des tentacules dans chaque rainure du bois, se répandant et s’imprégnant.

« Courons nous battre ! À mort Exterminons cette race ! Tuons, tuons, nous serons des hommes ! Tuons, tuons encore : nous serons de grands hommes ! »

Le sang témoigne, le sang accuse : il les a vus armant le fusil avec un sourire en coin pour tirer dans le dos : il les a vus lâcher leurs bombes consciencieusement, comme un pilote qui manœuvre sa fusée, comme un ouvrier qui fait son labeur. Il les a vus condamner, exécuter, sans une hésitation, sans un remords. Et quand ils sentaient leur tour venir, ils essayaient de tricher, de revenir en arrière, de fuir leur passé, de renier leurs meurtres. Ils avaient tué, ils étaient tués. Il a entendu ce sang des condamnés, le bruit des bottes, le pas cadencé du peloton, il a tourné vite pendant la dernière nuit, visitant une dernière fois le corps qui l’abritait. Il a jailli sur le mur, sur l’échafaud. Il se souvient : il témoigne, il témoigne.

Prenons garde ! Nos ancêtres sont pour nous des sauvages qui tuaient, peut-être serons-nous pour nos fils une autre sorte de sauvages.

L’Allumeur du belvédère, journal des élèves du lycée de Toulouse-Bellevue, n° 15, 1962
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